| Par Charles Burgunder pasteur à la Fédération des Églises Chrétiennes du Plein Évangile (FECPE) de Valbirse, Suisse. Professeur de théologie systématique Startup et ACRO. |
Résumé par l’IA Euria (https://news.infomaniak.com/euria-assistant-ia-souverain/).
Augustin, docteur de la grâce, a profondément marqué la théologie chrétienne latine. Son œuvre immense — sermons, lettres, traités comme La Cité de Dieu, Les Confessions et La Trinité — explore la foi, la grâce et le libre arbitre. Il combat le donatisme (affirmant la validité des sacrements indépendamment du ministre) et le pélagianisme (défendant la souveraineté divine dans le salut : l’homme, mort spirituellement, ne peut se convertir sans la grâce). Pour lui, la foi est un don de Dieu, non une œuvre humaine, et précède l’intelligence. La grâce, irrésistible et efficace, attire l’âme par l’amour, transformant la volonté sans la contraindre. Elle opère en l’homme une conversion intérieure, rendant possible la persévérance finale. L’Écriture, parole de Dieu, guide vers la vérité, tandis que la foi, vivante et opérante par la charité, se démontre par les œuvres. Augustin voit l’homme comme un être en relation avec Dieu, dont la dignité vient de l’appel divin. Sa pensée, fondée sur la miséricorde divine et la prédestination, a influencé Calvin et reste d’une actualité étonnante, offrant une théologie de l’histoire où chaque âme joue un rôle dans le drame de la rédemption.
Introduction à l’œuvre magistrale d’Augustin
L’œuvre d’Augustin est immense. Elle est constituée essentiellement
de sermons, prononcés en diverses circonstances, parfois réunis en un ou
plusieurs volumes, mais aussi de lettres, de traités, dont les
principaux sont La cité de Dieu1 La Cité de Dieu. Cet ouvrage
majeur de la pensée chrétienne (pour beaucoup le chef-d’œuvre
d’Augustin), qui comprend 22 livres, est la dernière apologie de
l’Église contre le paganisme. Ces deux cités sont régies par des
attitudes opposées : elles conduisent également à des destinations
opposées : la cité de Dieu à la félicité éternelle, la cité de ce monde
à la damnation éternelle. Augustin ne prône cependant pas une attitude
d’hostilité de la cité de Dieu à l’égard de la cité terrestre, bien au
contraire ; il ne prône pas non plus la domination de l’État par
l’Église.,
Les Confessions2 Les Confessions est une œuvre
autobiographique d’Augustin d’Hippone, où il raconte sa quête de Dieu.
Il a donc un double but : avouer ses péchés et ses fautes directement à
Dieu (confession au sens chrétien) mais aussi proclamer la gloire de
Dieu. L’œuvre est composée de treize livres. « Les treize livres de
mes Confessions louent le Dieu juste et bon de mes maux et de mes biens,
ils élèvent vers Dieu l’intelligence et le cœur de l’Homme ». C’est
un ouvrage fondamental, tant par la profondeur des analyses qui y sont
faites que par la qualité du style de l’écriture., et
La Trinité3 La Trinité (De
Trinitate) est une œuvre en quinze livres qui a pour objectif de
combattre les erreurs de la raison qui corrompent la foi et de montrer
la vérité de la trinité des personnes en un seul et vrai Dieu.. Augustin, par son
œuvre, a exercé une influence énorme, incomparable, unique, dans la
chrétienté latine, en théologie, en philosophie également.
Selon le cardinal Newman, Augustin a été « le grand luminaire du
monde occidental, qui, sans être un docteur infaillible, a formé
l’intelligence de l’Europe4 Newman, sa vie et ses œuvres (1901). Portrait de
Saint-Augustin. ».
Augustin était également appelé LE docteur de la grâce, infaillible !
Mais sa contribution ne s’est pas arrêtée là. Le présent article sur la
foi et la grâce chez Augustin m’a amené à lire une partie considérable
de son œuvre.
Mais avant d’aller plus loin, il faut préciser le contexte et la
période durant laquelle Augustin livre sa pensée, soit vers l’an 400. La
théologie n’est pas encore entièrement posée et les attaques fusent de
partout.
Le problème du donatisme et du baptême
Concernant la validité des sacrements, les donatistes, qui voulait
une Église totalement pure, soutenaient que les sacrements ne sont
valides que s’ils sont reçus dans l’Église de la main d’un ministre
digne de ce nom (donc ayant eu une attitude irréprochable durant les
persécutions). De son côté, Augustin enseignait que les sacrements sont
valides de par l’acte en lui-même et non grâce à la sainteté de la
personne impliquée. Ainsi, Augustin montre que l’on peut fort bien
reconnaître la validité du baptême conféré par les donatistes, et
soutenir en même temps que ce baptême est réellement illicite. C’est
l’acte en lui-même qui importe. Le baptême étant la condition de
l’obtention du salut, en tant que cause seconde, insuffisant en
lui-même, il n’a d’effet que dans l’œuvre rédemptrice accomplie par
Jésus-Christ. C’est un premier pas vers une compréhension claire du don
de la foi et de la grâce.
La compréhension de la grâce dans le contexte de l’opposition
à Pélage
Pélage soutenait que l’initiative du salut revient à l’être humain.
Il peut décider ou non de se tourner vers Dieu, l’homme possédant en lui
la capacité de se corriger, d’œuvrer à son salut. Augustin affirmait le
contraire. L’être humain est mort spirituellement. Malade, il ne peut
accéder par lui-même à la vie, il est incapable de se convertir par
lui-même et de coopérer avec Dieu, tant que celui-ci n’a pas accompli en
l’être humain son œuvre de recréation par l’Esprit Saint. Pélage n’a pas
pris la mesure de la profondeur du mal qui habite l’homme.
Pélage défendait donc la libre autonomie de l’homme face à Dieu et à
son salut. Augustin défendait la souveraineté et la libre décision de
Dieu dans le salut de l’homme. Dans La Cité de Dieu, surtout
dans les livres 15 à 18, sur le développement des deux cités, Augustin
met graduellement, de façon imagée, en lumière sa théologie de la
prédestination :
Lorsque les deux cités commencèrent à prendre leur cours dans
l’étendue des siècles, l’homme de la cité de la terre fut celui qui
naquit le premier, et, après lui, le membre de la cité de Dieu,
prédestiné par la grâce, élu par la grâce, étranger ici-bas par la
grâce, et par la grâce citoyen du ciel. Par lui-même, en effet, il
sortit de la même masse qui avait été toute condamnée dans son origine ;
mais Dieu, comme un potier de terre (car c’est la comparaison dont se
sert saint Paul, à dessein, et non pas au hasard), fit d’une même masse
un vase d’honneur et un vase d’ignominie. Or, le vase d’ignominie a été
fait le premier, puis le vase d’honneur, parce que dans chaque homme,
comme je viens de le dire, précède ce qui est mauvais, ce par où il faut
nécessairement commencer, mais où il n’est pas nécessaire de demeurer ;
et après vient ce qui est bon, où nous parvenons par notre progrès dans
la vertu, et où nous devons demeurer5 Augustin, La Cité de Dieu, livre 15,
chapitre 3. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit de Port-Valais..
Le statut et le sens de l’Écriture
Pour Augustin, qui puise ses réflexions de l’Écriture, celle-ci ne
peut être assimilée à un livre quelconque. L’Écriture est la Parole de
Dieu. Elle exhorte à l’humilité et à la charité, elle est « la
manifestation de l’humilité et de la charité de Dieu qui rejoint l’homme
là où il est ».
L’Écriture a sa source dans les écrits des prophètes et des
évangiles. Elle rend possible l’illumination du lecteur et a pour
finalité de rendre l’homme apte à se laisser à nouveau enseigner
intérieurement par Dieu.
Augustin, dans sa préface à son ouvrage, Le Miroir sacré,
fait la remarque suivante :
Personne ne saurait l’ignorer, dans nos livres saints, c’est-à-dire
dans les livres qui renferment la Loi, les Prophètes, les Évangélistes
et les Apôtres, revêtus de l’autorité canonique, il y a des passages
qu’il suffit de connaître et de croire, comme celui-ci : « Au
commencement Dieu fit le ciel et la terre (1) », et cet autre : « Au
commencement était le Verbe (2) », et en général comme tous les faits
accomplis par Dieu ou par les hommes, et au récit desquels il nous
suffit d’ajouter foi6 Augustin, Le Miroir sacré. Œuvres Complètes de
Saint Augustin, Traduites en français, sous la direction de M. Raulx,
Tome Ve, Commentaires sur l’Écriture, Bar-Le-Duc,
L. Guérins & Cie éditeurs, 1867, p 2..
L’étude de l’Écriture exige, certes, un travail de l’intelligence,
mais son exégèse doit être étudiée avec le secours et l‘aide de la foi,
que Dieu donne. Car la foi rend vivante notre compréhension et lecture
de la Bible.
Ces découvertes sont si intensément magnifiques et intégrées en lui
qu’il en parle comme si cela lui avait été d’une certaine manière
révélé :
C’est vous, Seigneur, qui êtes mon juge, parce que, bien que nul
homme ne sache « rien de l’homme que l’esprit de l’homme qui est en lui
(I Cor. II, 11), » cependant, il est quelque chose de l’homme que ne
sait pas même l’esprit de l’homme qui est en lui. Mais vous savez tout
de lui, Seigneur, qui l’avez fait. Et moi, qui m’abaisse sous votre
regard, qui ne vois en moi que terre et que cendre, je sais pourtant de
vous une chose que j’ignore de moi. Et certes, ne vous voyant pas encore
face à face, mais en énigme et au miroir. Dans cet exil, errant loin de
vous, plus présent à moi-même qu’à vous, je sais néanmoins que vous êtes
inviolable, et j’ignore à quelles tentations je suis ou ne suis pas
capable de résister7 Augustin, Les Confessions, livre 10,
chapitre 5. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit..
Dans Les Confessions, Augustin établit une
relation entre la lecture de la Bible et la compréhension de soi.
L’intériorité est le : « Chemin par excellence qui mène à Dieu… la
présence à soi-même n’est authentique que si elle est en même temps
présence à Dieu8 Augustin, Les Confessions, livre 3,
chapitre 7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. ».
C’est ainsi qu’Augustin compare l’esprit humain à la Trinité
elle-même. L’expérience de la relation avec Dieu peut être comparée avec
l’expérience de la relation avec soi et autrui. Cet accent mis par
Augustin sur l’intériorité de l’homme provient de l’expérience
intérieure qu’il a de sa situation face à Dieu et du don de la foi qui
lui a été donné.
1. Foi, raison, volonté chez Augustin
Le christianisme comme vraie philosophie
Augustin met en relation la lecture de l’Écriture et la compréhension
du christianisme comme vraie philosophie. Dans sa lettre 118 (La
Cité de Dieu), Augustin explique que le Christ réalise ce que les
platoniciens eux-mêmes n’ont pas réussi à faire, et montre la
supériorité de la doctrine chrétienne en la résumant en un mot,
l’humilité. Dans le De verra religione, il va même plus loin,
car, non content d’affirmer la supériorité du christianisme, il tente
d’introduire l’idée que Christ accomplit la philosophies (physique,
logique et éthique) et libère l’homme. Par là, Augustin cherche
également à faire passer les lecteurs de la philosophie des platoniciens
à la lecture de l’Écriture, qui est plus importante encore. Pour lui, le
christianisme est l’accomplissement de la philosophie.
La seule voie qui nous conduise sûrement à une vie bonne et heureuse
est la vraie religion, celle qui adore un seul Dieu et reconnaît en lui
avec une piété éclairée, l’auteur de la nature entière, en qui tout
commence, se perfectionne et se conserve dans un ordre parfait […]Socrate […] jure par le nom d’un chien, d’une pierre, de tout ce qui
lui vient à la pensée ou lui tombe sous la main. Il a compris sans doute
que toute production naturelle créée par la divine providence est bien
préférable à l’ouvrage des hommes, aux travaux des artistes les plus
habiles, plus digne aussi des honneurs divins que les statues adorées
dans les temples : Il n’enseigne pas qu’une pierre, un chien doivent
être adorés des sages, mais il veut faire comprendre à quel degré
d’abaissement en sont venus les hommes ; si les plus éclairés sont
honteux de l’imiter, ils doivent trouver plus condamnable encore
l’égarement de la multitude ; et ceux qui enseignent que ce monde
visible et le Dieu suprême comprendront l’absurdité d’une doctrine dont
la conséquence rigoureuse est de faire adorer une pierre comme une
faible portion de la divinité. Ont-ils horreur de cette conséquence ?
ils doivent abandonner leur opinion et chercher à connaître le Dieu
unique, élevé seul au-dessus de nos âmes, créateur du monde entier et de
tout ce qui a vie dans le monde.Après lui vint Platon, écrivain plus élégant que persuasif. Ces
hommes, il est vrai, n’étaient pas nés pour amener leurs peuples au vrai
culte du vrai Dieu, pour leur faire abandonner les superstitions
païennes et les vaines idées du monde9 Augustin, La vraie religion, chapitre 1 et
chapitre 2, 1er alinéa. Traduction par l’Abbaye Saint
Benoit..
Il faut savoir que le mot philosophie n’avait pas exactement le sens
que nous lui donnons aujourd’hui. Ce mot ne désignait pas seulement des
doctrines et des courants de pensée, mais aussi des manières de se
comporter et des styles d’existence marqués par la quête de la
sagesse.
Pour Augustin, penser le christianisme comme vraie philosophie
revenait à dire que la voie révélée par le Christ et le don de la foi
permettait de réaliser la guérison de l’âme atteinte par la triple
convoitise de la volupté corporelle, de l’orgueil et de la curiosité, ce
que la philosophie cherchait également à faire. En ce sens, l’Écriture,
partant de l’enseignement qu’elle donne au sujet du salut que Dieu met
en marche dans la vie de ses élus, a les ressources pour produire un
réel changement intérieur.
L’intellectualisme et les éléments non
rationnels
La philosophie grecque, du temps d’Augustin, est marquée par son
intellectualisme. La raison dicte la conduite à suivre dans un monde
bien ordonné. Pour Augustin, l’intervention d’éléments non rationnels
bouscule cette manière de penser. L’homme possède son libre arbitre
certes, mais Augustin perçoit de plus en plus la nature humaine comme
marquée par l’ignorance et le péché.
Augustin établi cependant un lien entre la foi et la raison. La foi
touche et régénère la raison. Le croyant touché par la grâce
irrésistible de Dieu trouve des arguments pour démontrer sa foi. La foi
n’est pas la demi-connaissance, vague et vacillante, mais la
connaissance pleine, claire et sûre, qui vient de ce qu’on est uni à
Dieu.
Quelle valeur attribuer dès lors à une foi non formée comme vous le
dira la théologie catholique ? Aucune. Ou à une foi implicite,
c’est-à-dire contenue dans un acquiescement en bloc à l’enseignement
ecclésiastique ? Aucune. Ou à un pur consentement intellectuel ? Aucune.
Ou à un simple crédit accordé à la sagesse de l’Église tout en ignorant
les choses de Dieu ? Aucune. La foi n’est la foi que si elle sait et si
elle sait entièrement10 Augustin, Le Miroir sacré, Livre 5,
chapitre 4..
Augustin mettra de plus en plus l’accent sur les éléments non
rationnels de la volonté liés notamment aux habitudes humaines et à la
notion de péché originel. Sa recherche aboutira à redéfinir le libre
arbitre de l’homme limité, depuis la chute, au choix du mal. L’homme est
libre de choisir, mais ses choix le portent à choisir le mal plutôt que
le bien, en raison de sa nature adamique.
Mais dans la grâce, l’homme retrouve la volonté et la liberté.
Augustin cherchera un chemin pour faire coexister la liberté de la
volonté humaine et la prescience divine. Il aboutira à une conclusion
très pertinente : La liberté de la volonté humaine et la prescience
divine ne sont pas incompatibles car Dieu a prescience de notre volonté.
La foi ne sauve pas en supplantant la raison, mais en illuminant
celle-ci.
Concrètement, Augustin expliquera cela en trois points :
• le désir de la vision,
• la purification du cœur,
• la recherche de l’intelligence et de la
raison.
Le désir de la vision :
La foi aimante est appelée à la vision. La foi précède
l’intelligence : « Croyez pour mériter de comprendre. La foi doit
précéder l’intelligence pour que l’intelligence soit la récompense de la
foi11 Augustin, Le Sermon 139, 1, 1. Traduction
BA. ».
La purification du cœur :
Il s’agit de purifier l’œil de notre cœur par la foi aimante pour que
cet œil devienne capable de voir celui qui se montrera à nous dans tout
le rayonnement de son amour. Augustin dit même dans son homélie sur Jean
« que la foi est un ‘collyre’ qui « soigne l’œil de notre cœur12 Augustin, Homélie sur Jean,
34e traité, chapitre 9. Traduction BA. ».
La recherche de l’intelligence et de la raison :
La foi demande un labeur pour dépasser les brouillards des réalités
terrestres pour s’élever jusqu’à la clarté de la parole de Dieu qui
appelle à la contemplation du Verbe. Cette intelligence à laquelle il
faut tendre ne supprime pas la foi : elle serait impossible sans
elle…
2. Le cheminement d’Augustin vers la grâce
Je passe sous silence la jeunesse d’Augustin pour ne pas perdre de
temps ! Sa conversion après une jeunesse mondaine, son cheminement et sa
compréhension, précoce, de la grâce, ses premiers écrits montrent une
rapide évolution du Docteur de la grâce et un affermissement de sa
pensée sur le thème de la grâce, qu’il défendra jusqu’à la fin de sa
vie.
Il est toutefois intéressant de noter qu’au début de sa conversion,
Augustin pensait que la foi par laquelle nous croyons venait de
nous-mêmes et qu’elle n’était pas un don de Dieu.
Je me trompais lorsque je pensais que la foi par laquelle nous
croyons en Dieu n’était pas un don de Dieu mais venait de nous en
nous […]. Je ne pensais pas en effet que la foi était précédée par la
grâce de Dieu […]. Je pensais, certes, que nous ne pourrions croire s’il
n’y avait pas auparavant l’annonce de la vérité, mais je pensais qu’une
fois que l’Évangile nous avait été annoncé, l’adhésion était notre œuvre
et qu’elle nous venait de nous-mêmes. Cette erreur se trouve dans
beaucoup des livres que j’ai écrits avant mon épiscopat13 Augustin, De la prédestination des saints,
chapitre 3.7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit..
En octobre 393, alors qu’Augustin est simple prêtre, qu’il n’a été
baptisé que six ans plus tôt, il est appelé par les évêques d’Afrique à
prendre la parole devant leur assemblée pour y traiter de la foi
chrétienne d’après le Symbole baptismal. Ces exposés seront publiés
remaniés dans De fide et symbolo, œuvre antérieure à
De praedestinatione sanctorum et le De correptione et
gratia…
De fide et symbolo appartiennent à la jeunesse d’Augustin
– ce qui marque sa préoccupation précoce de préciser la doctrine de la
foi. Ils constituent un véritable traité, très dense. Ensuite, vient le
De praedestinatione sanctorum qui constitue une réponse aux
Moines marseillais. Dans cet ouvrage, Augustin termine en s’excusant
d’avoir peut-être trop insisté sur des vérités si évidentes, comme s’il
avait eu affaire à des gens bornés. Il leur permet en conséquence de lui
reprocher ce défaut, pourvu toutefois qu’ils soient désormais bien
persuadés que le commencement de la foi est aussi bien un don divin que
la chasteté, la patience, la justice et les autres vertus. C’est
pourquoi il leur écrivait :
Si ces moines, mes frères dans le Christ, en lisant mes ouvrages
avaient eu soin de progresser en même temps que moi, ils ne se
trouveraient plus imbus de cette erreur. De fait, dès le commencement de
mon épiscopat, j’ai élucidé ce point d’une manière conforme à
l’Écriture14 P. Merlin, Saint-Augustin et les dogmes du péché
originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris, 1931,
p. 314..
Le De correptione et gratia qui suit est une correction
sévère aux enseignements de Pélage, œuvres écrites dans les dernières
années de sa vie. La polémique contre les pélagiens a amené Augustin à
insister de plus en plus sur la notion de la grâce totalement souveraine
dans le plan de salut. Puis, le De gratia et libero arbitrio
écrit vers 425 accentue encore l’évidence de l’antécédence de
l’intervention divine dans le choix humain.
Entre les premiers textes écrits 30 ans plus tôt et les derniers
écrits, les idées d’Augustin sur la prédestination et la grâce se sont
renforcées et confirmées au fil de l’âge. Enfin, tout à la fin de sa
vie, Augustin écrit un ouvrage, inachevé, contre Julien et surtout, il
écrit ses Rétractations. Les Rétractations d’Augustin
sont parmi les derniers écrits les mieux connus. Ils constituent une
sorte de clef de voûte, une révision finale, de sa théologie de
l’élection. Augustin confirme pleinement, de façon détaillée et globale,
son enseignement sur la grâce et le libre arbitre donné plus de 30 ans
plus tôt dans son De libero arbitrio et au fil du temps, dans
tous ses ouvrages.
Le premier ouvrage dans lequel il traite expressément du libre
arbitre le De libero arbitrio reçoit de la part de l’auteur des
Rétractations mieux qu’un vague imprimatur. C’est
inévitablement un confirmatur à la fois détaillé et global qui
se trouve ainsi fourni en faveur de la continuité de la position
augustinienne sur le libre arbitre […] et la nécessité de la grâce
divine15 André Mandouze, Saint-Augustin, l’aventure de la
raison et de la grâce, études Augustiniennes, Paris, 1968,
pp. 441-442..
Il le fait dans le but de couper définitivement l’herbe sous les
pieds des pélagiens qui tentaient, en tordant le sens du De libero
arbitrio, de discréditer sa pensée. Une dernière fois, Augustin
dira aux pélagiens :
J’étais également persuadé que la foi par laquelle nous croyons en
Dieu venait de nous-mêmes et qu’elle était un intermédiaire requis pour
obtenir ensuite les grâces dont nous avons besoin pour bien vivre. Je ne
pensais point non plus que nous eussions besoin de la grâce pour
l’action de croire, supposant qu’il nous suffisait d’entendre
extérieurement le contenu de la doctrine évangélique, et qu’y donner ou
refuser ensuite notre assentiment dépendait de notre seul libre arbitre.
Mais plus tard j’ai reconnu mon erreur à l’aide du texte mentionné :
aussi, dans la révision que je viens de faire de mes ouvrages, je n’ai
pas manqué de corriger cette opinion, ainsi qu’on pourra le voir au long
dans mes Rétractations (chapitre 1)16 P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 314..
Augustin insistera donc de plus en plus sur la notion de la grâce
totalement souveraine dans le plan de salut. Notons au passage
l’influence de Cyprien17 Cyprien de Carthage, né vers 200 et décédé en martyr
le 14 septembre 258 lors de la persécution de Valérien, est évêque de
Carthage. Père de l’Église. Cyprien soutiendra, dans ses écrits,
particulièrement dans le récit de sa conversion (Ad Donatum),
l’antécédence de la grâce dans la décision humaine. Ses autres ouvrages
d’apologétique (Ad Demetrianum ; Ad Quirinum, recueil
de citations bibliques), de morale et de pastorale (La Toilette des
vierges, Les Lapsi, L’Oraison dominicale, Les
Bonnes Œuvres et l’Aumône, La Patience, etc.), et surtout
un écrit Sur l’unité de l’Église catholique (251), mettent
l’accent sur la primauté de Pierre sur les Églises, sans que cela
n’implique une juridiction de Rome sur l’Église universelle. C’est ce
que l’Église catholique a cherché à construire par la suite., dont il reprendra et défendra les
positions :
Il est un docteur, aussi humble que pieux, qui ne parlait pas ainsi.
J’ai nommé le bienheureux Cyprien, qui s’écriait : « Nous ne devons nous
glorifier de rien, puisque rien ne nous appartient (3) ». Comme preuve
il invoque ce témoignage de l’Apôtre : « Qu’avez-vous que vous ne l’ayez
reçu ? Si donc vous l’avez reçu, pourquoi vous en glorifier comme si
vous ne l’aviez pas reçu (4) ? » Après avoir médité ce passage, j’ai
compris moi-même que c’était une erreur de ma part de penser que la foi
par laquelle nous croyons en Dieu, n’est pas un don de Dieu, mais notre
œuvre exclusivement personnelle, et le principe à l’aide duquel nous
obtenons de Dieu les secours dont nous avons, besoin pour vivre ici-bas
dans la tempérance, la justice et la piété18 Augustin, De la prédestination des saints,
chapitre 3.7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit..
3. La foi et la chute
La déchéance totale de l’être humain. Pour Augustin, il s’agit une
déchéance qui touche toutes les facultés de son être. Le
1er homme a péché librement, sans aucune nécessité
intérieure, contrairement aux membres de sa postérité, qui sont asservis
au péché depuis lors. La chute adamique était évitable. L’état du
pécheur actuel, au contraire est inévitable, en raison du péché
originel. Il s’agit d’une sorte de penchant profond au mal dont l’homme
ne peut s’affranchir lui-même. Il n’a plus la force d’effectuer le choix
du bien et de se tourner vers Dieu, d’initier son propre retour à Dieu
librement. L’arbitre humain est asservi et devra être libéré. Cette
libération devra prendre place au moment de la régénération. La grâce
divine est accordée par l’intervention du Saint-Esprit. C’est lui qui
provoque l’appel intérieur, efficace et irrésistible, appelé aussi
« attrait » de l’âme chez Augustin. Cette grâce accordée aux seuls élus
est victorieuse et surmonte leur résistance adamique.
Augustin disait que « pour tomber, l’homme n’a qu’à le vouloir, mais
il ne lui suffit pas de vouloir se relever pour le pouvoir ».
Créé par Dieu à son image et ressemblance, l’homme a perdu son salut
par sa faute. Dès lors, pour le retrouver, il lui faudrait être Dieu
même. Dans quelle mesure et à qui Dieu dispense-t-il le don du
salut ?
Considérons d’abord l’homme après la faute, mais avant que la loi
n’eût été promulguée pour le peuple juif. Les générations qui se
succédèrent alors vivaient dans le péché sans même en avoir
connaissance. Aveugles au bien de par la faute d’Adam, non encore
averties par la Loi, elles suivaient le mal sans le savoir. L’effet
propre de la Loi promulguée par Dieu fut précisément de donner aux
hommes la conscience de leur culpabilité. La Loi n’est donc venue ni
pour introduire le péché dans le monde, car il y était déjà, ni pour
l’en extirper, car la grâce seule le peut faire ; elle est simplement
venue pour le montrer et pour donner du moins à l’homme, avec le
sentiment de sa faute, celui de la nécessité de la grâce19 Étienne Gilson, Introduction à l’étude de
saint-Augustin, librairie philosophique J. Vrin, 1969, Paris,
pp. 199-200..
Si maintenant ce même Dieu, en sa qualité de Père miséricordieux,
veut remettre cette dette à quelques-uns, c’est là le droit strict du
Tout-Puissant, contre lequel personne ne peut réclamer. Ce choix de Dieu
sur quelques-uns demeure un mystère. Car il n’y a absolument rien dans
l’homme qui puisse motiver le choix divin en vue du royaume céleste.
Ainsi donc, par le fait de leur origine, tous les hommes sont soumis
au châtiment, et lors même que tous subiraient en réalité le supplice de
la damnation, ce ne serait que rigoureuse justice. Voilà pourquoi ceux
qui sont délivrés par la grâce ne sont pas appelés des vases de leurs
propres mérites, mais des vases de miséricorde (1). Et de qui cette
miséricorde, si ce n’est de celui qui a envoyé Jésus-Christ en ce monde
pour sauver les pécheurs (2), c’est-à-dire ceux qu’il a connus par sa
prescience, qu’il a prédestinés, qu’il a appelés, qu’il a justifiés et
qu’il a glorifiés (3) ? N’est-ce donc pas le comble de la folie que de
ne point rendre d’ineffables actions de grâce à la miséricorde de celui
qui délivre ceux qu’il a voulus, quand on sait que la justice autorisait
parfaitement le Seigneur à réprouver tous les hommes sans aucune
distinction20 Augustin, De la nature et de la grâce. Réfutation
de Pélage, Chapitre 5. Traduction Abbaye Saint-Benoit. ?
4. Une foi générale ou personnelle ?
Le centurion Corneille semble passer d’une foi générale à une foi
personnelle. Avant même qu’il connaisse Jésus (Actes 10), ses aumônes et
ses prières furent exaucées. Pourtant, le texte nous montre que cette
foi générale ne lui suffisait pas pour le salut. C’est pourquoi Pierre
lui fut envoyé pour l’amener à confesser Jésus-Christ.
Augustin fera une nette différence entre une foi générale et
une foi personnelle ! Ce sont des choses très différentes : la
première appartient à la nature et est commune à beaucoup d’hommes. La
seconde dépend de la grâce que Dieu fait à certains dans le sens où tous
ceux qui embrassent effectivement la foi le font par suite d’une sorte
de révélation secrète, intérieure produite par le Saint-Esprit.
Si nous croyons à l’amour de Dieu qui adopte et qui régénère, c’est
parce que Dieu nous y fait croire. Or, c’est l’Esprit qui se charge de
cette mission en nous. Toute son œuvre, toute son activité ne tend en
dernière analyse qu’à un seul et unique but : créer et maintenir la foi
en nos âmes, afin que par elle nous saisissions le trésor d’illumination
de l’intelligence et de sanctification du cœur21 Idem..
La foi, pour Augustin, met celui qui l’a reçue en contact avec Dieu.
Il ne s’agit donc pas d’une croyance générale à laquelle pourrait
adhérer ou pas celui-ci ou celle-là ! Sur la question de posséder la
foi, Augustin précise encore que ce n’est point leur nature qui
distingue les hommes entre eux, mais la foi et sa privation. Et cette
foi, chez ceux qui la possèdent, leur a été donnée par Dieu, non pas de
telle manière que croire ou ne pas croire n’appartienne pas au libre
arbitre de leur volonté, mais parce que la détermination de cette
dernière est préparée par le Seigneur.
Citons ici Calvin qui tire sa pensée d’Augustin :
Cependant, on nous objecte : beaucoup entendent la parole de vérité
et les uns croient tandis que les autres ne croient pas : or qu’est-ce à
dire, sinon que les premiers le veulent et les autres non ? Où est celui
qui ignore ce fait ou qui prétendrait le nier ? Mais comme la volonté
des uns est préparée par Dieu, ET CELLE DES AUTRES NE L’EST PAS, IL
IMPORTE DE DISTINGUER CE QUI EST ŒUVRE DE MISéRICORDE ET CE QUI EST
œuvre de justice […] Dieu exerce sur les uns sa miséricorde et montre
sur les autres ce qu’est en droit d’exiger sa justice. Car comme dit
l’Apôtre : Il fait miséricorde à qui il veut et il endurcit qui il
veut, Ro. 9.1822 André Pinard, pp. 320-322..
Si la foi correspondait à une simple croyance à laquelle il est
possible d’adhérer ou non, elle serait mise alors au même niveau que les
autres croyances païennes. Ce qu’elle n’est pas :
Pour Augustin, la foi a beau se fonder sur des témoignages et une
prédication transmise, elle est plus qu’une simple « croyance », que
l’on pourrait sinon mettre sur le même pied que les autres croyances
« païennes ». La foi donne aussi lieu chez lui à une vision directe du
divin (ou de sa « lumière »), ne laissant ainsi aucun doute sur son
authenticité23 Jean Grondin, p. 28 http://id.erudit.org/iderudit/001630ar..
5. L’origine et le début de la foi
L’origine de notre foi se trouve en Dieu. Mais avant d’en arriver à
cette conclusion, Augustin pose quelques questions. Au début de ses
Confessions, Augustin commence par poser la question de
l’adoration à Dieu et de son invocation, si on ne le connaît pas.
Puisque, en toute logique, il faut déjà un tout début de foi pour
pouvoir l’invoquer ! Alors, comment invoquer celui en qui on ne croit
pas encore ?
Mais comment louer Dieu si on ne le connaît pas ? […] qui peut
t’invoquer s’il ne te connaît, sed quis te invocat nesciens te
(1,1,1) ? C’est à ce moment précis qu’intervient la toute première
mention de la foi dans Les Confessions : comment invoquer celui
en qui on ne croit pas (quomodo autem invocabunt in quem non
crediderunt) ? L’invocation présuppose ici la foi
(credere), laquelle apparaît donc première dans le rapport à
Dieu24 Jean Grondin, citant Augustin, Les
Confessions, livre 1, chapitre 1, http://id.erudit.org/iderudit/001630ar..
Augustin répond à cette question, en disant que, invoquer signifie
appeler Dieu à venir en soi. Il faut resituer le débat dans le contexte
de sa fraîche conversion et de son début de cheminement dans la foi.
Invoquer, c’est appeler à venir en soi. Dieu doit devenir une
présence réelle en moi. Mais comment peut-il le devenir ? En quelle
partie de moi Dieu devrait-il alors venir (et quis locus est in me,
quo veniat in me deus meus ?) et est-ce alors une partie de lui qui
doit venir en moi ou Dieu en totalité ? […] Si l’origine des
Confessions réside ainsi dans un acte de foi, qui « invoque »
une réponse du Créateur, la « réponse » de Dieu, si l’on peut dire, se
fera entendre par le biais des textes et des voix que Dieu sèmera sur le
chemin d’Augustin lors des étapes décisives de sa conversion.
6. L’antécédence de la grâce dans le processus de la
foi
« Or, le commencement de la grâce, c’est la foi. L’homme commence
donc d’avoir la grâce, lorsqu’il commence à croire en Dieu25 Gilson, citant Augustin, Les Confessions,
livre 1, chapitre 2, verset 2 p. 200. ».
Augustin décrit le commencement de la foi dans le cœur d’une personne
comme une grâce extérieure qui lui est donnée : « Quelle est la première
grâce que nous avons reçue ? La foi26 Augustin, Les rétractations, livre 3,
chapitre 8. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. ».
Nous l’avons dit en introduction, Augustin pensait d’abord que
« la foi, par laquelle nous croyons en Dieu, n’est pas un don de
Dieu, mais est en nous de par nous27 Augustin, De la prédestination des saints,
chapitre 3.7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. ». Comme par la suite, les
arminiens, convaincus que la responsabilité humaine prime, et qui font
du début de la foi la « part de l’homme » dans le salut, venant
compléter celle de Dieu qui vient ensuite.
C’est surtout en lisant le verset de Paul en 1 Co 4,7 :
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te
glorifies-tu, comme si tu ne l’avais pas reçu ? » et d’une
révélation du Seigneur : « C’est lui, je le répète, qui m’a
convaincu, Dieu m’ayant révélé sa signification plénière qui ne souffre
aucune exception28 P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931 p. 314. », que ses idées évoluèrent
radicalement.
Augustin commence alors à prêcher la grâce : « Par laquelle Dieu
nous délivre des erreurs mauvaises et des mauvaises habitudes, sans
aucun mérite antécédent de notre part, mais en agissant selon sa
miséricorde gratuite29 Augustin, le De dono perseverantiae,
chapitre 20.52. Traduction BA. » Augustin soutiendra
désormais que les mérites de l’homme sont nuls dans l’action de la
grâce.
Tout cela est magnifiquement résumé dans le texte sur la grâce, dans
son homélie sur Jean :
Quelle est la première grâce que nous avons reçue ? La foi. En
marchant dans la foi, nous marchons dans la grâce. Par quoi en effet
l’avons-nous méritée ? En vertu de quels mérites antérieurs ? Que
personne ne se flatte, que chacun revienne à sa conscience, qu’il scrute
les replis de ses pensées, qu’il repasse la suite de ses actes ; qu’il
ne fasse pas attention à ce qu’il est, s’il est déjà quelque chose, mais
à ce qu’il a été pour être quelque chose : il trouvera qu’il n’était
digne que de supplice. Si donc tu étais digne de supplice et s’il est
venu, lui, non pour punir les péchés, mais pour pardonner les péchés,
c’est une grâce qui t’a été faite, ce n’est pas un salaire qui t’a été
versé. Pourquoi est-elle appelée grâce ? Parce qu’elle est donnée
gratuitement. Ce n’est pas par des mérites antérieurs en effet que tu as
acheté ce que tu as reçu. Le pécheur a donc reçu cette première grâce,
la rémission de ses péchés30 Augustin, Homélie sur Jean,
3e traité, chapitre 8. Traduction BA..
Par la suite, les théologiens de mouvance augustinienne ou calviniste
affineront cette théorie. H. Blocher, parlant de l’origine de la
conversion dit qu’il s’agit d’une énigme pour les non-croyants. Dieu,
retournant et convertissant les hommes qu’il s’est choisis, de façon
mystérieuse et inexplicable :
Au contraire, de l’origine divine de la conversion (Dieu convertit),
on peut conclure que l’analyse des mécanismes utilisés ne suffira jamais
à expliquer la conversion ; l’homme spirituel demeure une
énigme pour les non-croyants. […] La fréquence plus grande des
conversions à l’adolescence, ou pour des collectivités naturelles à des
moments historiques déterminés, suggère que Dieu emploie les mécanismes
de la psychologie individuelle et sociale, qu’il se sert pour convertir
les hommes des situations d’équilibre psychologique instable .[…] Mais
Dieu convertit aussi dans d’autres situations, il ‘retourne’
des hommes de complexions très diverses, pour attester la transcendance
de son œuvre […]31 Henri Blocher, La doctrine du péché et de la
rédemption, p. 281..
Commentant Jean 6,29 « l’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez »,
H. Blocher dit que ce passage contient un double sens : « En fait
d’œuvres requises par Dieu, c’est la foi qu’il veut d’abord de vous ; et
cette foi est l’œuvre qu’il opère lui-même (génitif subjectif)32 Henri Blocher, La doctrine du péché et de la
rédemption, p. 275. ».
Dieu donne ce qu’il ordonne. Dieu donne et transmet la foi dans le
cœur même de ses élus. Pour Augustin, l’homme est en danger d’orgueil
devant Dieu si l’origine de sa foi vient de lui-même. S’il peut
s’approprier et posséder la foi. Si tous les hommes sans exception
étaient attirés de manière égale à venir à Christ, si tous étaient
appelés, mais que certains refuseraient d’obéir, alors, dans la logique
d’Augustin, on serait en droit de nous opposer que c’est Dieu qui
convertit et qui transforme, quand il le veut, les volontés
rebelles :
Reconnaissons donc plutôt que la foi, aussi bien initiale que
parfaite, est un don de Dieu, et, sous peine d’être en contradiction
flagrante avec la sainte Écriture, concédons que ce don est accordé
seulement à quelques-uns et non à tous. […] Cette manière de voir
d’ailleurs ne doit pas étonner outre mesure le fidèle qui sait que tous
les hommes ont mérité en Adam une juste damnation. Car si l’on ne
saurait en justice rien reprocher au Très-Haut, même s’il ne délivrait
personne, à plus forte raison ne peut-on le faire parce qu’il en laisse
périr un certain nombre. Mais l’on doit réfléchir plutôt à la grande
grâce qu’il fait à ceux qu’il délivre, vu que d’eux-mêmes ils ne
méritent rien de plus que ceux qui vont à la damnation. Quant au choix
de l’un de préférence à l’autre, là réside le mystère, en cela
s’exercent les jugements impénétrables de Dieu ; et il vaut mieux se
rappeler à ce sujet l’exclamation de saint Paul : Qui sommes-nous
pour demander des comptes au Seigneur (Ro. 9.20) que d’essayer de
découvrir ce qu’il a voulu laisser caché33 André Pinard, pp. 322-323..
La foi est un mouvement du haut vers le bas pour Calvin ou du bas
vers le haut pour Augustin. Mais dans les deux idées, le point de départ
n’est pas en l’homme, mais en Dieu qui donne la foi :
C’est le mouvement qui part d’en bas et qui monte jusqu’à ce qu’il
atteigne les sommets. Pour Calvin, au contraire, la foi descend des
sommets de la lumière et de la sainteté divines au fond des abîmes
incommensurables de la perdition et de la méchanceté humaines, comme un
don de Dieu, ou plus exactement comme un don de l’Esprit. Le point de
départ n’est pas en nous, mais en dehors de nous et au-dessus de
nous. […] Soutenus par la foi, nous monterons vers Dieu ; mais
souvenons-nous qu’elle nous est offerte et préparée et qu’elle est venue
à nous avant que, par elle et avec elle, nous allions à Dieu. Ceci est
capital, et si nous laissions la moindre initiative à l’âme humaine,
nous commettrions non seulement une erreur mais un sacrilège34 Louis Goumaz, La doctrine du Salut, d’après
les commentaires de Jean Calvin, librairie Payot, Lausanne, 1917,
p. 241..C’est le témoignage intérieur du Saint-Esprit qui ne se contente pas
d’attester, mais qui, par sa puissance, agit sur la volonté humaine pour
la conduire à croire (Ro. 8.16 ; 1 Jean 4.13 ; 5.7-10). Cette œuvre est
celle de la grâce, elle est don de Dieu (Jean 6.44 ; Eph. 2.8)35 Francesco Lacueva, p. 69..
7. C’est la révélation et l’amour du Père qui est attraction
« irrésistible »
Ou, selon Augustin, comment Dieu s’y prend-il pour attirer le cœur
des élus dans lesquels aucun germe de foi n’existe encore ?
Dieu attire à lui les élus par son amour. Nous croyons parce que nous
sommes attirés vers lui par l’amour. Augustin disait dans le
De correptione et gratia, que : « Lorsque le moment est
venu pour Dieu, selon sa volonté souveraine ou volonté décrétive, de
sauver un élu, le libre arbitre humain cesse de résister, ne pouvant
empêcher la volonté salvifique divine36 Augustin, cité par André Pinard, p. 103. ».
La grâce donne la volonté de croire et donc ne force pas à croire :
l’action du Père s’exerce directement sur la volonté et conduit l’homme
jusqu’à la foi. Cette volonté divine provoque l’envie, la faim et la
soif dans le cœur de l’homme.
De façon irrésistible : insuperabiliter et
indeclinabiliter selon Augustin.
Cette idée avec les termes qu’elle contient sera reprise à maintes
reprises par Calvin afin de souligner l’action où Dieu met
souverainement en mouvement notre volonté insuperabiliter (de
manière invincible) et indeclinabiliter, indéclinable et sans
déviation. Calvin interprétera cette indéclinabilité et cette
invincibilité comme référant à l’action de la grâce sur la volonté même,
qui abdique et cesse de résister aux appels de l’Évangile. La résistance
de la volonté humaine est vaincue par la puissance de la grâce
régénératrice. L’homme peut effectivement résister un temps à l’action
divine, mais sous l’action de la grâce, il cesse de résister.
Aussi, lorsque Dieu imprime sa loi dans le cœur des élus, cette
action est efficace, dans le sens qu’elle produit infailliblement le
résultat visé. Aucune prédisposition favorable chez l’homme ne précède
l’opération de la grâce. Le salut ne provient que d’une seule origine
– Dieu.
Aujourd’hui, on parle plus facilement de grâce efficace, d’appel
irrésistible ou de l’attrait intérieur. Dieu amène, au moment qu’il a
choisi, le cœur des élus à vouloir. Il les attire à lui. Il ne le fait
pas par contrainte mais intérieurement et de manière à ce qu’ils
répondent volontairement. Dieu ne contraignant pas l’homme à accomplir
ses décrets, mais il amène celui-ci à les accomplir de manière
complètement volontaire.
Ainsi, pour Augustin comme pour Calvin par la suite, la grâce ne peut
être repoussée, ni rejetée, puisque lorsqu’elle est présentée à l’élu :
« Elle communique le vouloir et le faire de sorte que la volonté est
transformée par la grâce pour désirer le bien. C’est plutôt la grâce qui
détermine la volonté des élus37 André Pinard, p. 289. ».
Le désir de la foi vient de Dieu ! Commentant Mt 5,6 :
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice parce qu’ils
seront rassasiés » Augustin disait :
Je lui accorderai ce qu’il aime, je lui accorderai ce qu’il espère :
il verra ce qu’il a cru jusqu’alors sans le voir, il mangera ce que sa
faim désire, il sera désaltéré de ce dont il a soif. Quand ? À la
résurrection des morts, parce que je le ressusciterai au dernier
jour (Tract. 26,6).
Et paraphrasant Jean 6,44, Augustin affirme que celui qui est
« tiré » vers le Père n’en avait tout simplement pas conscience avant,
mais que Dieu agit intérieurement dans le cœur de l’homme pour
« qu’il le veuille » :
Le Seigneur n’a pas dit : si le Père ne le conduit, mot qui pourrait
nous faire comprendre de quelque manière que la volonté précède ; qui
est tiré s’il le voulait déjà ? Et pourtant personne ne vient s’il ne le
veut. Il est donc tiré selon des voies merveilleuses pour être amené à
vouloir par celui qui sait agir intérieurement dans le cœur des hommes,
non point pour qu’ils croient sans le vouloir, ce qui est rigoureusement
impossible, mais pour qu’ils veuillent alors qu’ils ne voulaient pas38 Augustin, Contra duas epist. Pelag., livre 2
chapitres 29 et 37). Il s’agit de la « Réfutation contre deux lettres
des Pélagiens », qui figure bien dans les œuvres complètes du
XIXe siècle mises en ligne par l’Abbaye Saint Benoit à
l’adresse précise, Abbaye Saint Benoit de Port-Valais, rte de
l’Église 38, CP 12, CH-1897 Le Bouveret (VS). Cette œuvre est plus
difficile à trouver sur leur site dans la mesure où elle est répertoriée
à l’intérieur d’une rubrique (qui correspondait à un « volume » de
l’édition ancienne) « Œuvres polémiques » et elle apparaît seulement
sous son titre quand on arrive sur la page où sont énumérées les œuvres
polémiques et c’est donc, après être entré dans les Œuvres polémiques
qu’on trouve la liste de ces œuvres..
C’est donc la grâce qui actionne l’élu dans toutes les phases de
salut :
La grâce prédestinante : toutes les phases du salut sont perçues
comme émanant de la grâce. […] L’élection divine au salut est l’acte
souverain par lequel Dieu choisit ceux qu’il veut prédestiner à la vie
éternelle. […] Dieu, au dedans, opère en lui le vouloir et se fait
accepter infailliblement… la grâce divine nous actionne39 André Pinard, pp. 94-97..
Le résultat final rend heureux à l’exemple de Simon. Augustin citait
souvent ce texte :
Celui que le Père a tiré proclame : Tu es le Christ, le Fils du
Dieu vivant [Mt 16.16]. Ce n’est pas comme un prophète, ni comme
Jean, ni comme quelque grand juste, mais comme l’Unique, comme l’Égal
que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Constate maintenant qu’il a
été tiré et qu’il a été tiré par le Père : Tu es heureux, Simon,
fils de Jean, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé
cela, mais mon Père qui est dans les cieux40 Augustin, Homélie sur Jean, 3e
traité, chapitre 8. Traduction BA..
Pour comprendre réellement comment Dieu attire ses élus à lui et
quels genres de « pressions » il exerce pour y arriver, dans le prologue
de son homélie sur Jean, Augustin souligne l’importance de la foi sur la
base d’un passage tiré d’Isaïe : « Si vous ne croyez pas, vous ne
comprendrez pas » (Is 7,9).
Et dans ses homélies sur l’Évangile de Jean il rajoute que : « La
compréhension est la récompense de la foi. Ne cherche donc pas à
comprendre pour croire, mais crois afin de comprendre, parce que si vous
ne croyez pas, vous ne comprendrez pas41 Augustin, Homélie sur Jean, 29e
traité, chapitre 6. Traduction BA. ».
La foi est donc absolument nécessaire pour comprendre. La foi est
première : elle est première parce qu’elle est grâce. Et elle est
indispensable pour comprendre.
8. La foi correspond aussi à un acte libre de
l’homme
Pour Augustin, il n’y a pas de contradiction entre le don de la foi
par Dieu et la pleine liberté de l’homme, son libre arbitre. Tout dans
le salut de l’homme dépend du seul don de Dieu. Mais il ne s’agit
pourtant pas de diminuer le rôle de la volonté et du choix de l’homme.
S’il est vrai que le Père attire les hommes au Christ, il est non moins
vrai qu’il leur laisse le libre arbitre pour répondre à cette
« traction » et l’accepter. Mais comment Dieu tire-t-il s’il laisse à
chacun la liberté de choisir ?
Augustin parle de la contrainte de Dieu sur l’homme, amenant ce
dernier à choisir de croire avec son cœur. Commentant à nouveau
Jean 6,44 (en particulier « Personne ne peut venir à moi si le Père
qui m’a envoyé ne le tire »). Il convient de reproduire ici une
large place aux propos d’Augustin. Dans son homélie, il dit :
Que disons-nous là frères ? Si nous sommes tirés vers le Christ,
c’est donc malgré nous que nous croyons, c’est une contrainte par
conséquent qui s’exerce, ce n’est pas la volonté qui se meut. Quelqu’un
peut entrer à l’Église sans le vouloir, il peut approcher de l’autel
sans le vouloir, il peut recevoir le sacrement sans le vouloir, il ne
peut croire que s’il le veut. Si l’on croyait avec son corps, cela
arriverait chez ceux qui ne veulent pas, mais on ne croit pas avec son
corps. Écoute l’Apôtre : C’est de cœur que l’on croit pour obtenir
la justice. Et que dit-il ensuite ? Mais on confesse de bouche
pour obtenir le salut. C’est de la racine du cœur que monte cette
confession. Tu entends parfois quelqu’un confesser la foi ; mais tu ne
sais pas s’il est croyant, et même tu ne dois pas parler de confession
de foi si tu juges que celui qui la prononce ne croit pas. Confesser la
foi en effet, c’est dire ce que tu as dans ton cœur, mais si tu as une
chose dans ton cœur et que tu en dises une autre, tu parles, tu ne fais
pas une confession de foi. C’est donc par le cœur que l’on croit dans le
Christ, ce que personne évidemment ne fait contre son gré, mais, d’autre
part, celui qui est tiré semble bien être forcé contre sa volonté :
comment alors résoudre cette difficulté : Personne ne vient à moi si
le Père qui m’a envoyé ne le tire ? […] S’il est tiré,
objectera-t-on, il vient contre son gré ; s’il vient contre son gré, il
ne croit pas ; s’il ne croit pas, il ne vient pas non plus, car ce n’est
pas avec nos pieds que nous courons au Christ, mais en croyant, ce n’est
pas par un mouvement de notre corps que nous nous approchons de lui,
mais par la volonté de notre cœur […]42 Augustin, Homélie sur Jean, 26e
traité, chapitre 2-3. Traduction BA..
Dieu amène les cœurs à croire, par une sorte de pression bienvenue
qui pousse et donne l’envie de croire. Car personne, selon Augustin
n’est tiré malgré lui.
[…] Ne va pas t’imaginer que tu es tiré malgré toi : l’âme est tirée
aussi par l’amour. Et nous ne devons pas craindre de nous entendre
reprocher ce mot des saintes Écritures, qui se trouve dans l’Évangile,
par ceux qui pèsent attentivement les mots, mais sont loin de comprendre
les réalités, surtout les réalités divines, nous n’avons pas à craindre
qu’on nous dise : Comment puis-je croire volontairement si je suis
tiré ?
Augustin utilise une image en parlant de la volupté du cœur. Celui
qui goûte la « douceur du pain du ciel » est attiré vers Dieu par
délectation et trouve ses délices dans la Vérité et la Justice.
J’affirme : c’est peu que tu sois tiré par ta volonté, tu l’es encore
par la volupté. Que veut dire : être tiré par la volupté ? Mets tes
délices dans le Seigneur, et il t’accordera les demandes de ton
cœur [Ps 36.4]. Il existe une volupté du cœur pour celui qui goûte
la douceur de ce pain du ciel. Or, si le poète [Virgile] a pu dire :
« Chacun est tiré par sa volupté, non par la nécessité, mais par la
volupté, non par obligation, mais par délectation », combien plus
fortement devons-nous dire, nous, qu’est tiré vers le Christ l’homme qui
trouve ses délices dans la Vérité, qui trouve ses délices dans la
Béatitude, qui trouve ses délices dans la Justice, qui trouve ses
délices dans la Vie éternelle, car tout cela, c’est le Christ ! Ou bien
dira-t-on que les sens corporels ont leurs voluptés et que l’âme est
privée de ses voluptés ? Si l’âme n’a pas ses voluptés, comment est-il
dit : Les fils des hommes espéreront sous le couvert de tes ailes,
ils seront enivrés de l’abondance de la maison, tu les abreuveras au
torrent de tes voluptés, parce qu’auprès de toi est la source de la vie
et que dans ta lumière nous verrons la lumière ? [Ps 35.8-10].
Ainsi, l’homme est attiré par Dieu vers la vérité.
Donne-moi quelqu’un qui aime et il sentira la vérité de ce que je
dis. Donne-moi un homme tourmenté par le désir, donne-moi un homme
passionné, donne-moi un homme en marche dans ce désert et qui a soif,
qui soupire après la source de l’éternelle patrie, donne-moi un tel
homme, il saura ce que je veux dire. Mais si je parle à un indifférent,
qu’est-ce que je dis ? Tels étaient ceux qui murmuraient entre eux.
Celui, dit-il, que le Père a tiré vient à moi43 Augustin, Homélie sur Jean, 26e
traité, chapitre 4. Traduction BA..
La question de la liberté reste très présente chez Augustin. L’homme
est tiré vers Dieu, certes, mais il reste libre, théoriquement,
d’accepter ou non cette attraction. Au final, il choisira d’accepter,
convaincu par la douce pression que Dieu exerce sur son âme.
Toujours à propos de Jean 6,44, vers 420 (donc un peu plus tard que
dans l’Homélie 26) Augustin paraphrase et commente :
Le Seigneur n’a pas dit : si le Père ne le conduit, mot qui pourrait
nous faire comprendre de quelque manière que la volonté précède ; qui
est tiré s’il le voulait déjà ? Et pourtant personne ne vient s’il ne le
veut. Il est donc tiré selon des voies merveilleuses pour être amené à
vouloir par celui qui sait agir intérieurement dans le cœur des hommes,
non point pour qu’ils croient sans le vouloir, ce qui est rigoureusement
impossible, mais pour qu’ils veuillent alors qu’ils ne voulaient pas44 Augustin, Contra duas epist. Pelag., livre 2,
chapitres 29 et 37. Traduction BA..Je lui accorderai ce qu’il aime, je lui accorderai ce qu’il espère :
il verra ce qu’il a cru jusqu’alors sans le voir, il mangera ce que sa
faim désire, il sera désaltéré de ce dont il a soif. Quand ? À la
résurrection des morts, parce que je le ressusciterai au dernier
jour45 Augustin, Homélie sur Jean,
26e traité, chapitre 6. Traduction BA..
La foi et l’amour sont donc entremêlés : nous croyons parce que nous
sommes attirés par l’amour. La grâce donne la volonté de croire et donc
ne force pas à croire : l’action du Père s’exerce dans l’amour,
directement sur la volonté et conduit l’homme jusqu’à la foi.
Voilà comment, sans ôter à Dieu la prescience de tout ce qui doit
arriver. Dès qu’il a prévu notre volonté, elle sera comme il l’a
prévue46 Augustin, Traité sur le libre arbitre,
chapitre 4.8 10e. Traduction Abbaye Saint Benoit..
Calvin reprendra l’essentiel de la pensée d’Augustin sur ce point en
ajoutant qu’il s’agit d’une lourde et dangereuse méprise « d’attribuer à
l’homme le pouvoir de déterminer son salut et sa destinée ».
L’expression « libre arbitre » selon Calvin, connote généralement la
faculté de s’autodéterminer, menant au « salut par les œuvres ».
Au final, si Dieu le voulait, il pourrait appeler tous les hommes de
manière telle qu’aucun ne refuse de se rendre à son appel, et il
pourrait même le faire sans déroger en rien au libre arbitre de l’homme.
Parce que toute volonté agit en raison de certains motifs ; en fonction
de certaines situations et Dieu sait d’avance à quels motifs et sous
quelles influences tel libre arbitre particulier donnerait ou refuserait
son consentement.
Différentes voies s’ouvrent donc à Dieu pour assurer l’exécution de
ses desseins sans attenter à notre liberté. S’il crée des circonstances
où il prévoit que notre libre choix se décidera de telle manière plutôt
que de telle autre, Dieu obtient infailliblement de nous, sans modifier
notre vouloir, les actes libres qu’il attend. Gilson résume bien la
pensée d’Augustin sur cette question :
Quand Dieu veut sauver une âme, il lui suffit donc de choisir, soit
des circonstances extérieures, dont elle devra se trouver entourée soit
des grâces auxquelles sa volonté devra se trouver soumise pour qu’elle
consente à la grâce salutaire ; quant aux autres, il pourrait les
appeler de la même manière, mais il ne le fait pas, et c’est pourquoi,
bien qu’il y ait beaucoup d’appelés, peu sont élus. La grâce
augustinienne peut donc être irrésistible sans être contraignante, car
ou bien elle s’adapte au libre choix de ceux qu’elle a décidé de sauver,
ou bien, transformant du dedans la volonté à laquelle elle s’applique,
elle la fait se délecter librement de ce qui lui répugnerait sans elle.
La prédestination divine n’est donc que la prévision infaillible de ses
œuvres futures, par laquelle Dieu prépare les circonstances et les
grâces salutaires à ses élus47 Étienne Gilson, pp. 201-202..
Si ma prédestination dépendait uniquement de ma volonté et de mon
libre arbitre, serais-je alors certains de mon salut ? À la question
ainsi posée, on serait tenté de penser que Dieu justifie les uns et
réprouve les autres parce qu’il prévoit les bonnes ou les mauvaises
œuvres qu’ils accompliront ? Mais alors la même difficulté revient sous
une autre forme : ce sont les mérites futurs qui causent la grâce alors
que la grâce est la seule cause concevable des mérites. Sur cette
question, Augustin ira encore plus loin en affirmant que : « Ce n’est
pas parce que nous avons cru, mais pour que nous croyions que nous avons
été appelés48 André Pinard, p. 329. ».
La même conclusion ressort des actions de grâces que Paul rend au
Seigneur pour la foi des Éphésiens et des Thessaloniciens
(Ep 1,13-16 ; 1 Th 2,13). Si ne sont ni les Éphésiens, ne les
Thessaloniciens qui se seraient donné la foi par l’exercice de leur seul
libre arbitre, mais Dieu seul.
L’on insiste encore : Lorsqu’on nous dit : Si vous croyez, vous
serez sauvés (Ro. 10.9), on exige de nous une chose tout en nous en
offrant une autre. Par conséquent ce qui est exigé doit être au pouvoir
de l’homme, de même que ce qui est offert est au pouvoir de Dieu (Lettre
d’Hilarius). Pourquoi ces deux choses ne seraient-elles pas plutôt au
pouvoir de Dieu, ce qu’il ordonne aussi bien que ce qu’il offre ? Nous
le prions bien en effet de nous donner la force d’accomplir ce qu’il
ordonne, comme par exemple quand nous lui demandons d’augmenter notre
foi et de la donner aux infidèles : n’est-ce pas dès lors une preuve
qu’elle est un don ? Aussi la forme conditionnelle à laquelle on fait
allusion n’empêche nullement que la foi vienne de Dieu49 André Pinard, p. 324..
Bien entendu, cela n’empêche pas que si les élus ont cru, c’est
qu’ils l’ont voulu en fonction de leur libre arbitre, tandis que les
autres ne l’ont pas fait parce qu’ils ne l’ont pas voulu. Tout
montre que c’est avant tout sur les volontés elles-mêmes et le libre
arbitre de l’homme, que cette miséricorde et cette justice font sentir
leur influence.
Calvin reprendra exactement le même schéma en parlant des causes
premières et secondes par lesquelles Dieu touche le cœur des élus :
L’homme à titre de cause seconde agit de manière réelle, mais la
source de sa capacité est en Dieu, la cause première. Comme cause
seconde, l’homme est effectivement actif et, participe pleinement, non
pas par impulsion, c’est-à-dire par contrainte, mais réveillé par Dieu
et poussé par Luy. Dieu est celui qui est l’initiateur du mouvement
salvifique, qui le dirige, puis qui le mène à son achèvement final.
Dieu couronne ses dons en nous…50 Calvin cité par André Pinard, p. 209..
Pour résumer, on peut dire que ce qui est nôtre, choisi par notre
libre arbitre est, en fait, reçu de la main de Dieu.
Or, cette grâce de Jésus-Christ, sans laquelle ni les enfants ni les
adultes ne peuvent être sauvés, ne nous est point donnée à raison de nos
mérites, mais d’une manière absolument gratuite ; de là son nom de
grâce. « Nous avons été justifiés gratuitement par son sang »,
dit l’Apôtre51 Augustin, De la nature et de la grâce. Réfutation
de Pélage, chapitre 4. Traduction Abbaye Saint Benoit..
9. La foi qui sauve est une œuvre divine et non
humaine
Augustin et plus tard Luther ont perçu le danger d’une mauvaise
compréhension du rôle de la foi. C’est ce qui peut se passer si nous
transformons la foi en une œuvre. Sans le vouloir, en prêchant le salut
par la foi seule, nous pouvons donner l’impression que le salut
s’obtient par le mérite de la foi. J’ai été sauvé parce que j’ai été
assez perspicace pour reconnaître la valeur de l’Évangile, parce que
j’ai eu le mérite de croire ! Le salut par grâce est alors transformé en
un nouveau salut par les œuvres. La foi n’est pas une œuvre provenant de
nous-mêmes. La foi consiste à renoncer à ses propres œuvres et à se
confier humblement dans l’œuvre accomplie par Dieu lui-même, Rm 4,16 ;
11,6.
La foi qui sauve, c’est l’attitude humble et confiante de l’être
humain qui tend ses mains vides pour recevoir le cadeau (la grâce) que
Dieu lui fait. L’homme est sauvé en raison de la rédemption accomplie
par Jésus-Christ sur lequel il s’appuie avec confiance52 Faculté Libre de Théologie Évangélique, F. 78740,
Vaux-sur-Seine, 1998, cours à distance « Introduction à la doctrine
chrétienne », volume 2, p. 60..
La foi ne peut donc être une œuvre donnant à l’homme un droit à la
vie éternelle. Le salut étant pure grâce, la foi est donc aussi un don
que Dieu donne dans sa grâce. L’apôtre Paul l’exprime de cette façon en
Éphésiens 2,8ss : « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le
moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce
n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. Car nous
sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes
œuvres, que Dieu a préparées d’avance, afin que nous les
pratiquions ».
Pourquoi Augustin et par la suite Luther et Calvin ont-ils tant
insisté sur ce point ? Il y a un danger, infime soit-il, de trouver chez
l’homme un motif personnel pour mériter le salut. Merlin résume bien la
pensée d’Augustin sur ce point :
Le principal danger en tout ceci consiste à fournir à l’homme un
motif, si faible soit-il en apparence, de s’élever en face de Dieu,
comme si nous lui donnions d’abord quelque chose qui nous appartînt en
propre, et qu’ainsi nous méritions par cet acte des grâces ou faveurs
ultérieures. Car puisque nous sommes obligés de reconnaître que
l’intervention divine est nécessaire pour perfectionner notre foi,
quelle difficulté aurions-nous d’avouer que c’est également le très
Très-Haut qui doive en poser les premières assises53 P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 313. ?
Augustin qui maîtrisait bien le sens de la formule disait que l’on
« atteint pas Dieu sans Dieu » disant par là que, sans
l’intervention de Dieu, il n’y aurait aucun départ de la foi chez
personne, pas plus qu’il n’y aurait de persévérance jusqu’à la fin :
La foi n’est donc pas à elle-même sa propre fin ; elle n’est que le
gage d’une connaissance qui, confusément ébauchée ici-bas, s’épanouira
plénièrement dans la vie éternelle. Tel est en effet ce sommet de la
contemplation auquel la foi conduit. C’est vers Dieu que la sagesse nous
guide, et l’on atteint pas Dieu sans Dieu54 Etienne Gilson, p. 40..
Selon Augustin commentant Romains 9,10-29, même l’observation de la
loi mosaïque ne peut être une œuvre qui sauve :
Se glorifier de ses propres mérites, et spécialement de l’observation
de la loi mosaïque, ne peut être considérée comme donnant droit à la
réception de la grâce, au détriment des Gentils qui, de cette façon, en
seraient indignes. La foi est une grâce, donc, elle est gratuite et non
méritée par les bonnes actions. Cela est tellement vrai qu’elle est
elle-même requise pour permettre d’accomplir la moindre action
méritoire ; aussi, bien loin d’être accordée de droit à ceux qui se
conduisent bien, elle doit nécessairement être possédée par quelqu’un
pour qu’il lui soit possible de bien agir. Par conséquent, la toute
première grâce donnée à l’homme est celle de la foi55 P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 314..
La grâce de Dieu ne peut pas être accordée selon les mérites de
l’homme parce que Dieu est miséricordieux et juste. Si, au lieu de faire
miséricorde à un grand nombre, Dieu n’écoutait que la voix de sa
justice, alors tous iraient en enfer, vu que personne n’est capable par
lui-même du moindre mérite. Cependant, s’il en est ainsi, pourquoi ne
pas sauver tout le monde, au lieu d’exercer une sélection si
inexplicable, même envers des jumeaux avant leur naissance et dépourvus
de toute volonté propre ?
L’exemple de Jacob et Ésaü. Dieu endurcit qui il veut :
Pourquoi Ésaü n’aurait-il pas été appelé de la façon qui lui
convenait pour obéir ? Car comme nous en avons de nombreux exemples dans
l’Écriture, Dieu a d’innombrables façons d’appeler de manière à
convertir ; pourquoi ne s’est-il pas servi à l’égard d’Ésaü de ce
pouvoir qu’il avait d’inculquer la foi dans son esprit et d’y ajouter la
bonne volonté qui l’aurait justifié comme son frère Jacob ? Ce n’est pas
une solution de dire que son endurcissement a résisté en réalité à tous
les appels ; on pourra voir une punition en ce fait que Dieu n’appelle
pas de la manière qui susciterait l’obéissance, […] cet endurcissement
est uniquement négatif et consiste à ne pas vouloir faire miséricorde ;
car ce serait une grande erreur de penser que Dieu communique aux hommes
quelque chose de positif qui les rende mauvais ou pires qu’ils ne sont :
tout simplement, il s’abstient de les rendre meilleurs56 P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 318..
Selon Augustin, c’est parce Dieu est juste, et qu’en exigeant de
plusieurs la condamnation méritée, il témoigne par là à quel sort
devraient être soumis les élus eux-mêmes, sans une faveur toute gratuite
de sa part. C’est aussi pour que l’homme n’ait aucun motif de mérite
face à Dieu. La foi est donc une œuvre, mais une œuvre divine.
10. La foi reçue se démontre par les œuvres
Les œuvres ne sauvent pas et la foi ne doit pas être considérée comme
une œuvre « humaine » qui sauve. Pour Jacques, les bonnes œuvres du
chrétien, bien que n’apportant pas le salut, prouvent tout de même
devant les hommes l’authenticité de la foi. C’est une démonstration
(Ja. 2.14)57 Faculté Libre de Théologie Évangélique, F. 78740,
Vaux-sur-Seine, 1998, cours à distance « Introduction à la doctrine
chrétienne », volume 2, p. 61..
Voilà la définition courante des œuvres dans le contexte de la foi au
Christ. Augustin va plus loin, n’hésitant pas à affirmer que sans la foi
au Christ et ce quelle suscite dans le cœur des croyants, les œuvres de
fait ne sont pas bonnes :
Certes la foi est distincte des œuvres, selon le témoignage de
l’Apôtre qui affirme que l’homme est justifié par la foi sans les
œuvres de la Loi, et qu’il y a des œuvres qui paraissent bonnes en
dehors de la foi au Christ, mais elles ne sont pas bonnes parce qu’elles
ne sont pas référées à cette fin qui rend les œuvres bonnes…58 Augustin, Homélie sur Jean,
25e traité, chapitre 12. Traduction BA..
Il y a là de la part d’Augustin la volonté de préciser que si l’homme
ne peut rejoindre Dieu que par le Christ, de fait, sans la régénération
promise, aucune œuvre n’est bonne :
Tes œuvres passées, avant que tu aies la foi, ou bien n’existaient
pas, ou bien, si elles paraissaient bonnes, étaient vaines. En effet, si
elles n’existaient pas, tu étais comme un homme sans pieds ou comme un
homme aux pieds paralysés incapable de marcher, et, si elles
paraissaient bonnes avant que tu aies la foi, tu courais, certes, mais,
en courant hors du chemin, tu t’égarais plutôt que tu n’approchais du
but. Il nous faut donc courir et courir sur le chemin. Celui qui court
hors du chemin court en vain, ou plutôt il court au-devant de la peine :
il s’égare d’autant plus qu’il court hors du chemin. Quel est le chemin
sur lequel nous courons ? Le Christ a dit : Je suis le Chemin
(Jn 14.6)59 Augustin, Homélie sur Jean,
10e traité, chapitre 1. Traduction BA..
Pour Augustin, l’apôtre Jean n’a pas voulu distinguer ici la foi et
l’œuvre, mais il a appelé la foi elle-même une œuvre car il s’agit de la
foi qui opère concrètement par la charité et l’amour. Ainsi, toute œuvre
en dehors du Christ n’est pas bonne.
Augustin laisse penser que la foi est un préalable aux œuvres puisque
sans elle les œuvres ne sauraient être bonnes. Dans le De fide et
operibus, livre 13, chapitre 20, il décrit l’exigence de la foi et
des œuvres comme étant celle des deux commandements : « Ces deux
commandements apparaissent tellement liés l’un à l’autre qu’il ne peut
exister dans l’homme d’amour de Dieu s’il n’aime pas son prochain, ni
d’amour du prochain s’il n’aime pas Dieu ».
Puis il continue en disant que si l’Écriture ne mentionne parfois
qu’un seul des deux commandements, elle n’en laisse pas moins entendre
que l’un ne va pas sans l’autre : « Car celui qui croit en Dieu doit
faire ce que Dieu a commandé, et celui qui fait parce que Dieu a
commandé croit nécessairement en Dieu » (ibid.).
Ainsi on peut dire que : « Les commandements de Dieu concernent la
foi seule, si l’on comprend, non pas la foi morte (c’est-à-dire celle
qui est sans les œuvres) mais cette foi vivante qui opère par la bonté »
(ibid., 22,40).
Ainsi, la boucle est bouclée : on revient au point de départ
essentiel pour Augustin, qu’on a appelé à juste titre le « Docteur de la
grâce », car « tout est grâce ». Dieu produit dans le cœur des élus des
œuvres bonnes et agréables. Elles seules porteront du fruit. Nous avons
été adoptés comme fils de Dieu et frère de Jésus-Christ lors de la
création. Ensuite, l’homme a perdu cette qualité par le péché. Dès lors,
rien de ce qu’il fait n’a plus le moindre prix aux yeux de Dieu. Pour
que ses actes recouvrent une valeur quelconque de mérite, il faut que
Dieu lui-même la leur rendre ; c’est ce qu’il fait par la grâce
uniquement.
Les œuvres bonnes sont donc produites par Dieu dans le cœur des
croyants. Pour Augustin, elles sont primordiales. Elles attestent le don
de la foi qui sauve. Autrement dit, une personne qui n’aime pas prouve
par là qu’elle n’a pas reçu le don de la foi. Commentant l’Épître de
Jacques, principalement 2,24 : « L’homme est justifié par les œuvres
et non par la foi seulement. […] La foi, si elle n’a pas les œuvres, est
morte en elle-même » (2,17), Augustin dit que la foi est aussi une
œuvre, ou qu’elle est visible par les œuvres produites par les
croyants : « L’apôtre n’a pas voulu distinguer ici la foi et l’œuvre,
mais il a appelé la foi elle-même une œuvre car il s’agit de la foi qui
opère par la charité60 Augustin, Homélie sur Jean,
25e traité, chapitre 12. Traduction BA. ».
Si l’Écriture ne mentionne parfois qu’un seul des deux commandements,
elle n’en laisse pas moins entendre que l’un ne va pas sans l’autre, car
celui qui croit en Dieu doit faire ce que Dieu a commandé, et celui qui
fait parce que Dieu a commandé croit nécessairement en Dieu. Ces deux
commandements apparaissent tellement liés l’un à l’autre qu’il ne peut
exister dans l’homme d’amour de Dieu s’il n’aime pas son prochain, ni
d’amour du prochain s’il n’aime pas Dieu (ibid.).
Concernant la vie éternelle et la récompense du chrétien, Augustin
défendra également que seules les œuvres produites par Dieu en nous de
notre vivant seront récompensées au ciel et non celles provenant de nos
bonnes intentions uniquement. Cela afin que toute la gloire revienne à
Dieu et que l’homme, même au ciel, ne soit au bénéfice d’aucun mérite.
La visée ultime du salut consiste à élever la gloire de Dieu seule.
11. La foi, la vie éternelle et la sainte-Cène
• La première grâce qui nous a été accordée est le don de la foi.
• La grâce nouvelle, qui en est la conséquence et le couronnement,
c’est la vie éternelle.Jn 6,47 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit
en moi possède la Vie éternelle ».
Augustin commente :
Il a voulu révéler ce qu’il était, car il aurait pu dire plus
brièvement : Celui qui croit en moi me possède. Le Christ est en effet
lui-même le Dieu véritable et la Vie éternelle (I Jn 5.20).
Donc, dit-il, celui qui croit en moi vient en moi, et celui qui vient en
moi me possède. Or que veut dire : me posséder ? Posséder la Vie
éternelle. La Vie éternelle a assumé la mort, la Vie éternelle a voulu
mourir, mais à partir de ce qui est à toi, non de ce qui est à elle :
elle a reçu de toi ce en quoi elle mourrait pour toi. Des hommes en
effet il a assumé la chair, mais non à la manière des hommes, car, ayant
un Père dans le ciel, il s’est choisi une mère sur la terre, et il est
né là-bas sans mère, il est né ici sans père. La Vie a donc assumé la
mort afin de tuer la mort, car, dit-il, celui qui croit en moi
possède la Vie éternelle, non pas selon ce qui apparaît, mais de
manière cachée. La Vie éternelle était en effet le Verbe au
commencement auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu, et la Vie était la
Lumière des hommes. Lui qui était la Vie éternelle a donné aussi la
vie éternelle à la chair qu’il a assumée : il est venu mourir, mais il
est ressuscité le troisième jour ; prise entre le Verbe qui assume la
chair et la chair qui ressuscite, la mort a été engloutie
(Tract. 26,10).
Augustin met en relation le fait de posséder la vie éternelle et
l’eucharistie. Celui qui prend le repas de la sainte-Cène confirme, en
le prenant, avoir reçu la vie éternelle. Le Christ est le pain de vie
que nous mangeons, mais, avertit Augustin, veillons à ne pas manger
notre « propre condamnation ». Augustin, commentant 1 Co 11,29 dit :
Prenez donc garde, frères, mangez spirituellement le pain du ciel,
apportez à l’autel votre innocence. Même si vos péchés sont quotidiens,
que du moins ils ne soient pas mortels. Avant d’approcher de l’autel,
faites attention à ce que vous dites : Remets-nous nos dettes, comme
nous remettons nous aussi à nos débiteurs. Tu remets, il te sera
remis ; avance en toute sécurité, c’est du pain, non du poison. Mais
examine bien si tu remets, car, si tu ne remets pas, tu mens et tu mens
à celui que tu ne trompes pas. Tu peux mentir à Dieu, tu ne peux pas
tromper Dieu. Il sait ce qu’il a à faire. Il te voit au dedans, il
t’examine au dedans, il regarde au dedans, il juge au dedans, et c’est
au dedans qu’il condamne ou qu’il couronne (Tract. 26,11).
Celui qui a reçu la grâce se tient dans le Corps du Christ et vit de
l’Esprit du Christ :
C’est mon esprit évidemment qui fait vivre mon corps. Veux-tu par
conséquent vivre, toi aussi, de l’Esprit du Christ ? Sois dans le Corps
du Christ. Est-ce que mon corps en effet vit de ton esprit, à toi ? Mon
corps vit de mon esprit, et ton corps vit de ton esprit. Le Corps du
Christ ne peut vivre que de l’Esprit du Christ
(Tract. 26,13).
12. La persévérance finale dans la foi
Peut-on perdre son salut ? Les croyants peuvent-ils faire naufrage
dans la foi ?
Ici, la contribution d’Augustin fut capitale. Elle rétablit la
prédestination divine et celle de la préservation finale des élus du
même coup. La persévérance finale est :
Un don de Dieu grâce auquel on reste fidèle jusqu’à la fin de la
vie […] car il est évidemment bien plus difficile de rester fidèle
lorsque tout porte à la défection, comme c’est le cas pour les martyrs,
que lorsque la mort se présente à la suite d’une simple maladie
corporelle. Si donc c’est Dieu qui donne la persévérance aux premiers,
ne lui est-il pas plus facile de la donner dans tous les cas ? […] l’on
est obligé d’admettre que c’est Dieu qui donne cette et cette
persévérance61 André Pinard, p. 330..
Dieu donne donc l’assurance à ses élus qu’il les soutiendra jusqu’au
bout. « La foi et la persévérance dans la foi nous viennent d’en haut.
Cette origine les empêche de sombrer jamais62 Louis Goumaz, p. 242. ».
Le don de la foi ne rend pas seulement possible la persévérance, elle
la rend certaine !
Conclusion
Certains ont dit avec enthousiasme et insistance qu’Augustin est
notre contemporain63 Le cardinal Duval, qui fut longtemps archevêque
d’Alger..
Ce sentiment exprime bien la reconnaissance de l’apport d’Augustin à
la théologie d’aujourd’hui. Nombres de livres sont régulièrement publiés
sur cet auteur hors du commun. Sa contribution à la théologie de la foi
a traversé l’histoire, façonné la théologie du grand réformateur Calvin
et continue de fasciner encore aujourd’hui. Pour terminer, je laisse le
dernier mot à Gilson, citant à nouveau Augustin, sur une pensée
prophétique :
Puisque Dieu a prévu, voulu et conduit la suite des événements
historiques, de son début jusqu’au terme qui s’approche, il faut
nécessairement que tout peuple et tout homme joue son rôle dans un même
drame et concoure dans la mesure voulue par la Providence à la
réalisation de la même fin. En un certain sens donc, l’humanité tout
entière n’est vraiment qu’un seul homme soumis par Dieu aux épreuves
purifiantes et illuminatrices d’une révélation progressive. Pourtant ces
grâces et ces lumières ne seront pleinement efficaces que pour les
futurs élus, membres de cette communion des saints ou, comme dira
Leibniz, de cette ‘république des esprits’, dont la construction et
l’achèvement sont la cause finale de l’univers et de son histoire… […]
Ce n’est donc pas par accident que la doctrine d’Augustin s’épanouit en
théologie de l’histoire, mais par une fidélité complète aux exigences de
sa méthode et de ses principes fondamentaux64 Étienne Gilson, p. 242..
Bibliographie
Le site de l’Abbaye Saint Benoît de Port-Valais, route de
l’Eglise 38, CH-1897 Le Bouveret (VS) Suisse, Valais, qui regroupe
l’intégralité de l’œuvre d’Augustin traduite en français. Cette Abbaye a
fait un précieux travail en scannant les œuvres d’Augustin et en les
rendant disponibles sur le web, mais leurs copies, quoiqu’excellentes,
correspondent à des traductions et éditions du
XIXe siècle.
Il existe des traductions plus récentes qui ont fait appel aux
meilleurs latinistes et spécialistes de ce Père de l’Église. On les
retrouve dans la Bibliothèque Augustinienne (BA).
Pour le présent travail, j’ai surtout lu les œuvres d’Augustin sur le
site cité plus haut, mais j’ai également consulté les traductions
récentes fournies par la Bibliothèque Augustinienne (BA).
Les citations sont donc notées selon la traduction, soit, pour la
Bibliothèque Augustinienne : (BA). Soit pour l’Abbaye Saint Benoit de
Port-Valais : Abbaye.
J’ai effectué quelques lectures également sur le site, http://id.erudit.org/iderudit/001630ar
Augustin, Le Miroir sacré. Œuvres Complètes de Saint
Augustin, traduites en français, sous la direction de M. Raulx,
Tome Ve, Commentaires sur l’Écriture, Bar-Le-Duc, L. Guérins
& Cie éditeurs, 1867.
P. Merlin, Saint-Augustin et les dogmes du péché originel et de
la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris, 1931.
Étienne Gilson, Introduction à l’étude de Saint-Augustin,
librairie philosophique J. Vrin, 1969, Paris.
Henri Blocher, La doctrine du péché et de la rédemption,
collection Didaskalia, Édifac, Vaux-sur-Seine, 2001.
Jean Mouroux, Je crois en toi. Structure personnelle de la
foi, Paris, éds De la Revue des Jeunes, 1948.
Louis Goumaz, La doctrine du Salut, d’après les
commentaires de Jean Calvin, librairie Payot, Lausanne, 1917,
448 pages.
André Pinard, La notion de grâce irrésistible dans la réponse aux
calomnies d’Albert Pighius de Jean Calvin, thèse présentée à la
Faculté des études supérieures de l’Université Laval dans le cadre du
programme de doctorat en théologie pour l’obtention du grade de
Philosophias Doctor (Ph.D.), décembre 2006, 450 pages
Notes
- 1La Cité de Dieu. Cet ouvrage
majeur de la pensée chrétienne (pour beaucoup le chef-d’œuvre
d’Augustin), qui comprend 22 livres, est la dernière apologie de
l’Église contre le paganisme. Ces deux cités sont régies par des
attitudes opposées : elles conduisent également à des destinations
opposées : la cité de Dieu à la félicité éternelle, la cité de ce monde
à la damnation éternelle. Augustin ne prône cependant pas une attitude
d’hostilité de la cité de Dieu à l’égard de la cité terrestre, bien au
contraire ; il ne prône pas non plus la domination de l’État par
l’Église. - 2Les Confessions est une œuvre
autobiographique d’Augustin d’Hippone, où il raconte sa quête de Dieu.
Il a donc un double but : avouer ses péchés et ses fautes directement à
Dieu (confession au sens chrétien) mais aussi proclamer la gloire de
Dieu. L’œuvre est composée de treize livres. « Les treize livres de
mes Confessions louent le Dieu juste et bon de mes maux et de mes biens,
ils élèvent vers Dieu l’intelligence et le cœur de l’Homme ». C’est
un ouvrage fondamental, tant par la profondeur des analyses qui y sont
faites que par la qualité du style de l’écriture. - 3La Trinité (De
Trinitate) est une œuvre en quinze livres qui a pour objectif de
combattre les erreurs de la raison qui corrompent la foi et de montrer
la vérité de la trinité des personnes en un seul et vrai Dieu. - 4Newman, sa vie et ses œuvres (1901). Portrait de
Saint-Augustin. - 5Augustin, La Cité de Dieu, livre 15,
chapitre 3. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit de Port-Valais. - 6Augustin, Le Miroir sacré. Œuvres Complètes de
Saint Augustin, Traduites en français, sous la direction de M. Raulx,
Tome Ve, Commentaires sur l’Écriture, Bar-Le-Duc,
L. Guérins & Cie éditeurs, 1867, p 2. - 7Augustin, Les Confessions, livre 10,
chapitre 5. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. - 8Augustin, Les Confessions, livre 3,
chapitre 7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. - 9Augustin, La vraie religion, chapitre 1 et
chapitre 2, 1er alinéa. Traduction par l’Abbaye Saint
Benoit. - 10Augustin, Le Miroir sacré, Livre 5,
chapitre 4. - 11Augustin, Le Sermon 139, 1, 1. Traduction
BA. - 12Augustin, Homélie sur Jean,
34e traité, chapitre 9. Traduction BA. - 13Augustin, De la prédestination des saints,
chapitre 3.7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. - 14P. Merlin, Saint-Augustin et les dogmes du péché
originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris, 1931,
p. 314. - 15André Mandouze, Saint-Augustin, l’aventure de la
raison et de la grâce, études Augustiniennes, Paris, 1968,
pp. 441-442. - 16P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 314. - 17Cyprien de Carthage, né vers 200 et décédé en martyr
le 14 septembre 258 lors de la persécution de Valérien, est évêque de
Carthage. Père de l’Église. Cyprien soutiendra, dans ses écrits,
particulièrement dans le récit de sa conversion (Ad Donatum),
l’antécédence de la grâce dans la décision humaine. Ses autres ouvrages
d’apologétique (Ad Demetrianum ; Ad Quirinum, recueil
de citations bibliques), de morale et de pastorale (La Toilette des
vierges, Les Lapsi, L’Oraison dominicale, Les
Bonnes Œuvres et l’Aumône, La Patience, etc.), et surtout
un écrit Sur l’unité de l’Église catholique (251), mettent
l’accent sur la primauté de Pierre sur les Églises, sans que cela
n’implique une juridiction de Rome sur l’Église universelle. C’est ce
que l’Église catholique a cherché à construire par la suite. - 18Augustin, De la prédestination des saints,
chapitre 3.7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. - 19Étienne Gilson, Introduction à l’étude de
saint-Augustin, librairie philosophique J. Vrin, 1969, Paris,
pp. 199-200. - 20Augustin, De la nature et de la grâce. Réfutation
de Pélage, Chapitre 5. Traduction Abbaye Saint-Benoit. - 21Idem.
- 22André Pinard, pp. 320-322.
- 23Jean Grondin, p. 28 http://id.erudit.org/iderudit/001630ar.
- 24Jean Grondin, citant Augustin, Les
Confessions, livre 1, chapitre 1, http://id.erudit.org/iderudit/001630ar. - 25Gilson, citant Augustin, Les Confessions,
livre 1, chapitre 2, verset 2 p. 200. - 26Augustin, Les rétractations, livre 3,
chapitre 8. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. - 27Augustin, De la prédestination des saints,
chapitre 3.7. Traduction par l’Abbaye Saint Benoit. - 28P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931 p. 314. - 29Augustin, le De dono perseverantiae,
chapitre 20.52. Traduction BA. - 30Augustin, Homélie sur Jean,
3e traité, chapitre 8. Traduction BA. - 31Henri Blocher, La doctrine du péché et de la
rédemption, p. 281. - 32Henri Blocher, La doctrine du péché et de la
rédemption, p. 275. - 33André Pinard, pp. 322-323.
- 34Louis Goumaz, La doctrine du Salut, d’après
les commentaires de Jean Calvin, librairie Payot, Lausanne, 1917,
p. 241. - 35Francesco Lacueva, p. 69.
- 36Augustin, cité par André Pinard, p. 103.
- 37André Pinard, p. 289.
- 38Augustin, Contra duas epist. Pelag., livre 2
chapitres 29 et 37). Il s’agit de la « Réfutation contre deux lettres
des Pélagiens », qui figure bien dans les œuvres complètes du
XIXe siècle mises en ligne par l’Abbaye Saint Benoit à
l’adresse précise, Abbaye Saint Benoit de Port-Valais, rte de
l’Église 38, CP 12, CH-1897 Le Bouveret (VS). Cette œuvre est plus
difficile à trouver sur leur site dans la mesure où elle est répertoriée
à l’intérieur d’une rubrique (qui correspondait à un « volume » de
l’édition ancienne) « Œuvres polémiques » et elle apparaît seulement
sous son titre quand on arrive sur la page où sont énumérées les œuvres
polémiques et c’est donc, après être entré dans les Œuvres polémiques
qu’on trouve la liste de ces œuvres. - 39André Pinard, pp. 94-97.
- 40Augustin, Homélie sur Jean, 3e
traité, chapitre 8. Traduction BA. - 41Augustin, Homélie sur Jean, 29e
traité, chapitre 6. Traduction BA. - 42Augustin, Homélie sur Jean, 26e
traité, chapitre 2-3. Traduction BA. - 43Augustin, Homélie sur Jean, 26e
traité, chapitre 4. Traduction BA. - 44Augustin, Contra duas epist. Pelag., livre 2,
chapitres 29 et 37. Traduction BA. - 45Augustin, Homélie sur Jean,
26e traité, chapitre 6. Traduction BA. - 46Augustin, Traité sur le libre arbitre,
chapitre 4.8 10e. Traduction Abbaye Saint Benoit. - 47Étienne Gilson, pp. 201-202.
- 48André Pinard, p. 329.
- 49André Pinard, p. 324.
- 50Calvin cité par André Pinard, p. 209.
- 51Augustin, De la nature et de la grâce. Réfutation
de Pélage, chapitre 4. Traduction Abbaye Saint Benoit. - 52Faculté Libre de Théologie Évangélique, F. 78740,
Vaux-sur-Seine, 1998, cours à distance « Introduction à la doctrine
chrétienne », volume 2, p. 60. - 53P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 313. - 54Etienne Gilson, p. 40.
- 55P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 314. - 56P. Nicolas Merlin, Saint Augustin et les dogmes du
péché originel et de la grâce, librairie Letouzey et Ané, Paris,
1931, p. 318. - 57Faculté Libre de Théologie Évangélique, F. 78740,
Vaux-sur-Seine, 1998, cours à distance « Introduction à la doctrine
chrétienne », volume 2, p. 61. - 58Augustin, Homélie sur Jean,
25e traité, chapitre 12. Traduction BA. - 59Augustin, Homélie sur Jean,
10e traité, chapitre 1. Traduction BA. - 60Augustin, Homélie sur Jean,
25e traité, chapitre 12. Traduction BA. - 61André Pinard, p. 330.
- 62Louis Goumaz, p. 242.
- 63Le cardinal Duval, qui fut longtemps archevêque
d’Alger. - 64Étienne Gilson, p. 242.