Martin KOPP, Vers une écologie intégrale. Théologie pour des vies épanouies

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Martin KOPP, Vers une écologie intégrale. Théologie pour des vies épanouies, Labor et Fides, 2023, 224 pages.

La voix de Martin Kopp est une voix qui compte dans le protestantisme français, et plus largement, francophone. Président de la Commission Justice Climatique de la Fédération Protestante de France, l’écothéologien est aussi un conférencier reconnu et apprécié. L’ouvrage qu’il publie dans la collection « Fondations écologiques » de Labor et Fides s’inspire partiellement de sa thèse de doctorat en Théologie Protestante soutenue en 2018 à Strasbourg dont le titre était : Croître en Dieu ? La théologie protestante interrogée par la décroissance selon Serge Latouche. Ceci explique sans doute les excuses délicates formulées de manière réitérée par l’auteur à ses lecteurs quand il renonce à des développements trop précis pour garder le cap d’un ouvrage destiné au grand public.

Ceci n’enlève rien à la richesse du propos. L’horizon de la réflexion proposée est celui de l’écologie intégrale, expression venue de la théologie catholique, consacrée par la fameuse encyclique Laudato Si promulguée par le pape François en 2015. La notion d’intégralité, approche plus exigeante, mais aussi plus réaliste que d’autres pour Martin Kopp, dans la mesure où elle prend en compte la complexité des faits et la pluralité des domaines engagés dans le sujet si vaste qu’est l’écologie aujourd’hui. Ainsi, proposer une théologie écologique constitue « une entreprise complexe et ‘constructive’ » qui consiste à « formuler à frais nouveaux, une compréhension possible, argumentée mais aussi intuitive, créative et poétique, de la foi chrétienne […] ainsi que discerner nos justes responsabilités face à un défi inédit dans l’histoire » (p. 44).

L’intuition se veut toutefois solidement argumentée au fil des 3 chapitres du livre. Quant à la poésie et la créativité, elles trouvent leur expression dans l’inventivité du langage. Pour ce qui est de la structure, le 1er chapitre s’attache aux constats permettant de tracer les contours de la crise – Martin Kopp préférant à ce mot celui de « bouleversement » – écologique. Le 2ème expose les éléments, fortement trinitaires, d’une théologie de la création. Le 3ème se penche sur deux aspects de la justice climatique : la veine féministe, et la veine antiraciste.

Le sujet s’annonce donc grave. Toutefois cette matière dense prend la forme et la tonalité réjouissantes d’un vibrant plaidoyer pour une parole théologique au cœur des bouleversement en cours. Une parole d’autant plus nécessaire pour l’auteur qu’elle a largement contribué par le passé à façonner « l’imaginaire » occidental, notion clé de cette écologie intégrale, dans lequel se trouve le nœud du problème en tant que cause, et en tant qu’issue. Cet imaginaire, dont il est question à de multiples reprises, se trouve être le lieu où l’épanouissement des vies, et même d’abord leur concrète possibilité, se jouent. Il pourrait être le fruit exclusif d’une pensée socio-politique, comme l’a conçu le philosophe Cornelius Castoriadis. Il est d’abord ici, nous venons de le dire, celui d’une pensée théologique, plus spécifiquement d’une théologie de la création, à laquelle Martin Kopp donne une place centrale, en lui consacrant le chapitre le plus long du livre.

Cette théologie de la création qui veut bousculer l’imaginaire consumériste occidental repose ici en premier lieu sur l’exégèse détaillée, sans cesse reprise, des chapitres inauguraux de la Genèse (Ch 1 et 2), qui restent à travers les siècles des sources de représentations du Dieu créateur et de sa création, sources toujours fécondes.

C’est pourtant par la christologie que commence la réflexion théologique. Dans la visée de l’épanouissement de la vie, c’est sur l’incarnation qu’il faut particulièrement insister, sur cette assomption de Dieu non seulement dans l’humanité, mais dans toute créature, comme le professe la position panenthéiste : une « symbiose entre [Dieu] et des créatures et dans la communauté de la création » (p. 64), pour le dire en termes biologiques. Martin Kopp choisit là un chemin inhabituel et sans doute glissant, en parlant d’une incarnation plus qu’humaine, qui serait une entrée en « créaturalité » (p.  61), en tirant à soi l’hymne du chapitre 1 de la lettre aux Colossiens chantant le « premier-né de toute la création ».

La communauté de la création gagnée par l’amour de Dieu dans le Christ incarné se réalise dans un fait majeur : l’interdépendance des créatures. L’humain y est intégré au milieu de ses semblables, plantes et animaux, tout en étant, lui seul, à l’image de Dieu. De fait, Martin Kopp livre d’importants développements sur les plantes, et montre par là même sa grande capacité à croiser science et théologie, avec un appétit de savoir enthousiasmant.

Parmi les conséquences philosophiques à tirer, considérer la communauté créationnelle oblige donc, selon le théologien, à mettre à distance l’idée de nature qui a trop longtemps mis l’humain et les autres réalités naturelles dans un vis-à-vis dominateur ou utilitariste. Mise à distance radicale puisqu’elle a pour conséquence de faire entrer dans la communauté de la création les artefacts techniques humains, ceux que l’on considérait comme faisant partie de la culture !

Enfin, cette communauté est appelée, puisqu’elle bénéficie du don de Dieu dans le créé, à entrer dans la voie de l’épanouissement en en jouissant et en s’en réjouissant. La joie ne traçant pas la voie de l’exploitation mais son contraire, elle inscrira dans sa grammaire les deux verbes que sont « prendre soin » et « prendre garde », en prenant au sérieux l’idée d’un renoncement à la tentation de sa propre puissance, l’idée désormais connue de la « non-puissance » ellulienne.

Dernière étape de la réflexion, une théologie de la création ne se doit pas seulement d’inclure dans une vision organique l’ensemble du vivant, elle se doit aussi de faire entrer dans la communauté l’exigence de justice. Celle-ci, développée dans la 3ème et dernière partie du livre, est essentiellement présentée sous l’angle désormais familier de l’intersectionnalité. Au combat pour la connaissance et la reconnaissance du vivant s’ajoutent donc les autres combats que sont l’éco-féminisme et l’antiracisme, ou anticolonialisme. Le mot d’ordre ici, plus militant que proprement théologique, est simple. Il vise de nouveau cet imaginaire dont la transformation est visée : après l’avoir dé-naturé, il s’agit de le déviriliser et de le décoloniser. Ainsi, pour Martin Kopp, une « révolution des masculins est une condition nécessaire à la préservation de l’habitabilité de la création et contribuera à la lutte contre les injustices écologiques » (p. 179). C’est ainsi que l’Esprit Saint se trouvera désigné par « la souffle ». On regrette que cette dernière partie tombe dans une forme de caricature, réduisant l’origine du mal contemporain à la domination de l’homme blanc occidental, et que le chemin d’une plus grande justice passe par cette sorte d’autoroute culpabilisatrice. La créativité et l’élan du théologien s’y perdent un peu, mais ils ne disparaissent pas pour autant, car leur empreinte est forte.

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