Spiritualité de l’évangile de prospérité

par Clément
BLANC,

pasteur­-implanteur
de l’Église évan­-
gélique du plateau
de Saclay, France
Résumé par l’IA Euria (https://news.infomaniak.com/euria-assistant-ia-souverain/).

Cet article analyse l’évangile de prospérité, de sa version « dure » à sa forme « douce » centrée sur le développement personnel. L’auteur invite à dépasser la simple critique théologique pour proposer une alternative biblique concrète, redéfinissant la réussite, la richesse et la foi comme une confiance en Dieu qui restaure la dignité sans promettre l’enrichissement miraculeux.

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1. Introduction

Dans les cercles théologiques « respectables », c’est une évidence : l’évangile de prospérité n’est pas compatible avec l’enseignement biblique. Cette évidence s’accompagne souvent d’un mépris envers ceux qui propagent cette théologie et d’une certaine condescendance envers ceux qui y croient. La sociologue Pamela Millet-Mouity souligne à ce sujet :

Côté francophone, au sein de la communauté des spécialistes, la production savante explore donc le lien entre ce qui ressemble à une « théologie de l’anarque » et le ciblage d’hommes et de femmes peu instruits et pauvres, voire en situation plus que précaire1 Pamela Millet-Mouity, « Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures », Nouvelles perspectives en sciences sociales, 2022, vol. 18, p. 238..

Mais avons-nous bien compris ce qui pousse tant de personnes, partout dans le monde, à croire que Dieu leur promet une vie de prospérité matérielle et physique ? Sont-ils tous, ou majoritairement, des victimes de manipulateurs ? S’ils ont mal compris la promesse de Jésus de recevoir une vie en abondance (Jn 10,10), savons-nous proposer une alternative qui soit réellement une bonne nouvelle pour les pauvres (Lc 4,18) ?

Pour y voir plus clair, nous commencerons par un survol des fondamentaux de l’évangile de prospérité et de ses évolutions récentes. Nous verrons en particulier comment les promesses « mécaniques » de multiplication au centuple se sont « adoucies » et comment elles se sont répandues aux quatre coins du monde.

Ensuite, nous nous interrogerons sur les ressorts du succès mondial de cet enseignement. Qui sont les disciples de l’évangile de prospérité ? Qu’est-ce qui les attire ? Croient-ils vraiment que Dieu promet de rendre riches tous ceux qui lui demandent avec foi ?

Enfin, nous dessinerons les contours d’une alternative théologique qui tienne compte des aspirations des disciples de l’évangile de prospérité. Les pauvres ont besoin de plus qu’une mise en garde contre les promesses de succès fulgurant, d’accumulation de richesses et de bonne santé. La bonne nouvelle de l’Évangile ne propose pas une vie inférieure à celle promise par l’évangile de prospérité. Au contraire, il s’agit d’une autre forme d’abondance dont la supériorité devrait révéler la fadeur des promesses de l’évangile de prospérité.

2. Qu’est-ce que l’évangile de prospérité ?

Ce que nous proposons ici ne peut être qu’un résumé synthétique, voire simplificateur, d’un mouvement d’une grande diversité. Pour ceux qui cherchent une présentation plus complète, nous recommandons la lecture de Blessed2 Kate Bowler, Blessed. A History of the American Prosperity Gospel, 2018., par Kate Bowler. Elle propose une description très riche de l’évolution historique du mouvement, et elle apporte une analyse fine de l’expérience concrète des disciples de l’évangile de prospérité.

2.1. Les fondamentaux

Quelles sont les croyances de base de l’évangile de prospérité ? Fondamentalement, ce mouvement repose sur une promesse de bien-être pour les chrétiens, incluant en particulier la santé et l’abondance matérielle. David Oyedepo, l’un des plus célèbres enseignants de la prospérité au Kenya, décrit celle-ci comme :

[U]n état de bien-être physique et spirituel. C’est la capacité d’utiliser la puissance de Dieu pour répondre à tous les besoins des hommes… Dans la prospérité, vous profitez d’une vie d’abondance et d’épanouissement. La prospérité est un état de réussite ; c’est la vie à grande échelle3 Cité par Marius Nel, The Prosperity Gospel in Africa. An African Pentecostal Hermeneutical Consideration, Eugene, Oregon, Wipf and Stock, 2020, p. 32..

De cette foi centrale dans la prospérité découlent différentes croyances fondamentales enseignées par la plupart des enseignants de l’évangile de prospérité. En voici un résumé, élaboré par Matthews A. Ojo dans The Abandoned Gospel :

1. Dieu promet la prospérité dans les Écritures, et elle est accessible à tout chrétien qui accepte la vérité scripturale.

2. Parce que la prospérité fait partie intégrante de l’alliance avec Abraham […], les chrétiens sont également héritiers de cette alliance. […]

3. La richesse matérielle et la prospérité financière sont des bienfaits nécessaires à la véritable spiritualité dont les chrétiens doivent bénéficier. Par conséquent, Dieu approuve les bénédictions matérielles que les chrétiens reçoivent.

4. Comprendre et mettre en pratique la Parole de Dieu par la foi est le chemin vers la prospérité.

5. Ceux qui contribuent généreusement par des dîmes, des offrandes, des dons, etc., à l’Église ou aux œuvres de Dieu finissent par recevoir d’abondantes bénédictions de Dieu, car la quantité et la qualité de la récolte dépendent de la quantité de « semence » semée.

6. Si un chrétien est constamment dans une situation de manque, ou de pauvreté, sans richesse matérielle, cela peut être considéré comme une maladie nécessitant une guérison.

7. Les chrétiens qui souffrent ou sont malades sont hors de la volonté de Dieu. L’incrédulité et le refus de profiter de l’abondance des ressources divines sont des péchés.

8. Parler positivement […] peut conduire les chrétiens vers une prospérité plus grande.

9. Les chrétiens doivent faire preuve de stratégie et d’esprit d’entreprise dans le ministère de l’évangile afin de réaliser des profits tout en servant les autres4 Philip W. Barnes (dir.), The Abandoned Gospel. Confronting Neo-Pentecostalism and the Prosperity Gospel in Sub-Saharan Africa, AB316, 2021, pp. 34‑35..

Dans ce résumé de l’enseignement de l’évangile de prospérité, nous pouvons constater à quel point le croyant est au contrôle de sa propre prospérité. Dieu est chargé de créer les conditions initiales en faisant les promesses (croyances 1 et 2). Il appartient ensuite au croyant d’agir avec foi (croyance 4), de donner suffisamment (croyance 5), de parler de la bonne manière (croyance 8) et d’être stratégique (croyance 9). Ainsi, le niveau de prospérité dépend directement de la réponse du croyant aux promesses divines. La prospérité est alors une preuve de « véritable spiritualité » (croyance 3) et son absence est la preuve d’une vie spirituelle défectueuse (croyances 6 et 7).

2.2. Ses évolutions récentes

Les origines historiques de l’évangile de prospérité font l’objet d’un débat parmi les spécialistes. Les plus critiques soulignent souvent l’influence de E.W. Kenyon, qui aurait lui-même été influencé par le mouvement New Thought pour démontrer que ses racines sont extérieures à la foi chrétienne. D’autres, comme Lewis Brogdon, soutiennent qu’elles sont principalement pentecôtistes et que l’influence de Kenyon est secondaire5 Pour plus d’informations au sujet de ce débat : Lewis Brogdon, The New Pentecostal Message? An Introduction to the Prosperity Movement, Eugene, Oregon, Cascade Books, 2015 ; Kate Bowler, Blessed, op. cit. ; Marius Nel, The Prosperity Gospel in Africa, op. cit.. Mais au-delà de ce débat sur les origines, il est clair que le mouvement s’est ensuite développé comme un « produit dérivé » du pentecôtisme, avec une relation souvent conflictuelle entre les deux mouvements.

Une génération après E.W. Kenyon, l’évangile de prospérité vit son premier âge d’or dans les années 60 et 70 aux États-Unis sous la forme du mouvement Parole de foi. Le télévangéliste Kenneth Hagin est à l’origine du développement de la « loi de la foi », une loi mécaniste selon laquelle Dieu est légalement tenu de bénir matériellement et physiquement quiconque exprime et agit avec foi. C’est dans ce mouvement que se répand l’idée de recevoir au centuple ce que l’on offre à Dieu.

Dans l’imaginaire des détracteurs de l’évangile de prospérité, c’est à cette version Parole de foi que l’on pense. La caricature (qui n’est pas sans fondement) est celle d’un télévangéliste qui voyage en jet privé jusqu’en Afrique pour promettre à des foules manquant de tout que si seulement ils lui faisaient le don d’une « semence de foi », Dieu le leur rendrait au centuple. Cependant, l’âge d’or de la Parole de foi est derrière nous et l’évangile de prospérité est un produit qui a su s’adapter à l’évolution de la demande. Nous décrivons ici deux évolutions majeures : le développement d’une forme plus « douce » centrée sur le développement personnel, et son exportation partout dans le monde.

2.2.1. L’évangile du développement personnel

Kate Bowler établit une distinction éclairante entre ce qu’elle appelle la prospérité « dure », c’est-à-dire la version Parole de foi, et la prospérité « douce », ce que nous appelons l’évangile du développement personnel. Trois éléments dans cette évolution méritent d’être mentionnés.

2.2.1.1. De la richesse et la santé au succès personnel

En s’adoucissant, l’évangile de prospérité passe de promesses axées sur la richesse et une santé parfaite à une perspective plus large centrée sur la réussite personnelle. T.D. Jakes, l’un des prédicateurs les plus influents de cet évangile du développement personnel explique :

La réussite, c’est de bonnes notes si tu es étudiant […]. C’est conclure une affaire si tu es PDG. C’est acheter une maison si tu es une mère célibataire […]. Ce peut aussi être une Mercedes à garer devant ton appartement ou un âne pour te rendre au marché6 T.D. Jakes, Reposition Yourself. Living Life Without Limits., New York, Simon & Schuster Ltd International, 2007, pp. 7‑8..

Le péché par excellence est alors de se contenter de sa situation sans avoir atteint son plein potentiel. C’est l’évangile d’une ascension sociale illimitée, non seulement financièrement, mais aussi vers n’importe quel objectif que l’on se fixe.

2.2.1.2. D’un cours de physique à un séminaire de développement personnel

Le mouvement Parole de Foi enseignait les lois spirituelles comme un prof enseignerait la physique newtonienne : Dieu établit les règles, et le croyant doit simplement les suivre pour obtenir les résultats promis. La nouvelle génération d’enseignants critique souvent cette vision mécaniste de la foi. Pour des prédicateurs comme T.D. Jake le problème n’est pas en soi l’idée que Dieu promette à ses enfants de s’enrichir. Le problème est la passivité induite par cette logique de « loi spirituelle » :

Je ne suis pas contre la prospérité. Je suis contre ceux qui enseignent aux gens qu’ils peuvent accéder à la richesse comme par magie et sans difficulté, alors qu’en réalité, la richesse doit être gérée comme toute autre chose. Et Dieu ne distribue pas des bénédictions financières simplement parce que vous avez fait une offrande. Il faut plus que la foi ; il faut des œuvres et la volonté d’apprendre à gérer ce que vous allez recevoir7 Ibid., p. 115..

Avec l’évangile du développement personnel, tu es responsable de ton succès. La stratégie, les compétences, les efforts, la persévérance ou le réseau font partie de la recette du succès. Ainsi, contrairement à ce qui se faisait auparavant, ces églises du développement personnel essaient désormais de fournir tout ce qui est nécessaire pour aider leurs membres à atteindre leurs objectifs, de manière très concrète.

2.2.1.3. Glissement déiste

Alors que le mouvement Parole de foi, avec ses racines pentecôtistes, présente Dieu comme directement à l’œuvre, étant responsable de répondre fidèlement à chacune des actions ou paroles de foi du croyant, l’évangile du développement personnel place Dieu plus en périphérie.

Plus cet évangile de prospérité se concentre sur la responsabilité individuelle, plus l’on s’interroge sur le rôle de Dieu dans celle-ci. T.D. Jakes explique ainsi : « Beaucoup attribuent le succès ou l’échec au destin ou à une force extérieure. […] Mais le succès est une conséquence directe de notre désir d’une vie plus abondante et de nos efforts pour la mériter »8 Ibid., p. 4.. Il y a de quoi se demander si Dieu ne serait pas une « force extérieure » sur laquelle il ne faudrait pas trop compter.

De manière générale, alors que la « loi spirituelle » permettait de convertir des réalités spirituelles en réalités matérielles, l’évangile du développement personnel se désintéresse des réalités spirituelles. Les catégories de péché, de pardon divin, de jugement éternel, de paradis, d’enfer, d’éternité, de retour du Christ sont rarement présentes dans leurs enseignements. Alors que le mouvement Parole de foi pouvait être accusé d’avoir une eschatologie surréalisée, la prospérité « douce » semble pouvoir se passer d’eschatologie. En particulier, ses « principes spirituels » semblent pouvoir s’appliquer à tous, sans que la relation avec Christ soit considérée. Lorsque Joel Osteen met en avant la grande générosité d’un milliardaire saoudien, il peut ainsi préciser sans difficulté : « [J]e doute que ce Saoudien pratique la foi chrétienne, mais les principes relatifs aux dons sont des principes spirituels »9 Joel Osteen, Your Best Life Now. 7 Steps to Living at Your Full Potential, Anniversary, Updated édition, New York, FaithWords, 2014, p. 229..

2.2.2. Adoption par les Églises du Sud global

2.2.2.1. L’exportation d’un rêve américain christianisé

Comme tant d’autres produits américains, l’évangile de prospérité s’est rapidement exporté partout dans le monde, avec un succès fulgurant, en particulier dans les Églises du Sud global. Tout comme McDonald sait vendre aux Français des burgers savoyards, l’évangile de prospérité s’adapte dans chaque culture où il s’exporte. Amos Young considère ainsi cette théologie comme « la plus récente forme de contextualisation du christianisme dans le monde non-occidental »10 Amos Yong et Katy Attanasi (dir.), Pentecostalism and prosperity. The socio-economics of the global charismatic movement, New York, Palgrave Macmillan, Christianities of the world, 2012, p. 23.. Cependant, même contextualisé, l’évangile de prospérité continue d’être directement lié à l’opulence nord-américaine :

Ainsi, les avocats de la prospérité dans les « pays du Sud » insistent : pourquoi les chrétiens africains, asiatiques et latino-américains ne devraient pas avoir accès à la prospérité et aux bénédictions dont profitent les Occidentaux11 Ibid., p. 24. ?

Si l’on zoome sur l’Afrique on constate que, bien que le Nigeria demeure le centre de gravité du mouvement, celui-ci s’est propagé partout sur le continent. Les sondages montrent que l’évangile de prospérité est désormais la théologie fondamentale de la plupart des pentecôtistes dans plusieurs pays africains :

La popularité de l’enseignement de la prospérité est illustrée par une enquête menée en 2006 par Pew Research dans divers pays d’Afrique. Les chercheurs ont demandé aux participants si Dieu « accorderait la prospérité matérielle à tous les croyants qui croient suffisamment », et un étonnant pourcentage de 85 % des pentecôtistes kenyans, 90 % des pentecôtistes sud-africains et 95 % des pentecôtistes nigérians ont confirmé cette affirmation12 Marius Nel, The Prosperity Gospel in Africa, op. cit., p. 3..

Dustin W. Ellington, professeur à l’université théologique Justo Mwale, en Zambie, va jusqu’à dire que :

[D]’après ce que l’on observe sur le terrain, il est possible que l’évangile de la santé et de la richesse soit en train de devenir le message le plus populaire et le plus fondamental de la foi chrétienne, de sorte que l’évangile de prospérité devienne l’évangile de cette partie de l’Afrique13 Hermen Kroesbergen (dir.), In Search of Health and Wealth. The Prosperity Gospel in African. Reformed perspective, Wipf and Stock, Eugene, Oregon, Word and context journal Special edition, 2014, p. 29..

2.2.2.2. Transition dans les Églises issues de l’immigration

Dans sa version mondialisée, l’évangile de prospérité reprend-il plutôt les contours d’origine de la Parole de foi ou ceux de ce que nous avons décrit comme l’évangile du développement personnel ? Nous n’avons pas trouvé de réponse générale claire à ce sujet. Les auteurs qui critiquent l’évangile de prospérité dans le contexte africain mentionnent des enseignements qui ressemblent plus à ceux d’Hagin ou Copeland qu’à ceux de Jakes ou Oesteen. Il est cependant possible que cela reflète une certaine « latence » dans les analyses qui s’attaqueraient à une théologie qui aurait déjà évolué. Néanmoins, il est clair que la même évolution vers l’évangile du développement personnel s’observe déjà dans les Églises issues de l’immigration en France.

En effet, comme tout bon produit mondialisé, après avoir été exporté du Nord vers le Sud, et après une période de développement d’une version produite directement aux quatre coins du monde, l’évangile de prospérité est aujourd’hui réimporté dans les valises des populations migrantes. Et à mesure que les populations issues de l’immigration gravissent l’échelle sociale des pays dits développés, elles adoptent l’évangile du développement personnel, plus adapté aux réalités des classes moyennes et classes moyennes supérieures. Dans son article « Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures »14 Pamela Millet-Mouity, « Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures », op. cit., Pamela Millet-Mouity s’appuie sur une étude de terrain dans l’Église Impact Centre Chrétien (ICC) pour montrer cette évolution conjointe des réalités sociales et de la théologie de cette megachurch francilienne, constituée pour l’essentiel de personnes issues de l’immigration. Concernant la composition de l’Église, elle note :

On peut y croiser des médecins, des enseignants du supérieur, des chercheurs, des fonctionnaires, des cadres du secteur privé ou de la fonction publique, des entrepreneurs, des femmes et des hommes d’affaires, des artistes, des étudiants d’université et/ou de grandes écoles, etc.15 Ibid., pp. 258‑259..

Dans ce contexte, les membres d’ICC tiennent à souligner leur différence par rapport à d’autres formes plus radicales de l’évangile de prospérité en lui répétant : « Pamela, chez nous, c’est différent »16 Ibid., p. 254.. Selon elle, par ce genre de remarques, ils font ainsi « la critique discrète mais bien réelle de ce qu’ils considéraient comme étant la tendance en vigueur chez leurs coreligionnaires socialement moins privilégiés »17 Ibid.. Comme nous l’avons décrit plus haut, Millet-Mouity montre comment l’emphase n’est plus sur une multiplication mécanique de la richesse, mais porte plutôt sur la valorisation d’une « théologie de la percée économique »18 Ibid., p. 251., insistant « sur les notions de travail, d’effort, de mérite, de reconstruction, de possession d’héritage à (re)conquérir, de créativité, de réalisation de soi et de réussite à tout prix ou de culture de la gagne »19 Ibid..

Que ce soit dans son contexte états-unien d’origine, dans le Sud global, ou parmi les populations issues de l’immigration dans les pays du Nord, l’évangile de prospérité continue ainsi sa success story, en s’adaptant au gré des évolutions sociales de ses adaptes et ne semble pas avoir perdu de sa capacité d’attraction, malgré des critiques quasi-unanimes des cercles académiques en théologie.

2.3. L’insuffisance des critiques théologiques superficielles

Comment répondre à un tel succès d’une théologie en tension manifeste avec les enseignements de Jésus ? Plutôt que de considérer les chrétiens en cause comme des ignorants qui n’auraient besoin que d’être mieux informés, ou pire comme des personnes crédules qui ont seulement besoin d’être libérées de l’emprise d’escrocs manipulateurs, nous avons besoin de faire de la théologie avec plus d’empathie. Deux choses nous apparaissent comme prioritaires pour construire un réel dialogue avec le camp de la prospérité. 1) Nous devons d’abord dépasser les stéréotypes et prendre le temps de bien comprendre ce qui attire tant de chrétiens de consacrer leur temps, leur énergie, leurs rêves et leur argent dans ces Églises. 2) Nous avons la responsabilité de proposer une alternative. Les critiques théologiques ne font pas disparaître les aspirations, les besoins, les rêves ou les traumatismes. L’Évangile était réellement une bonne nouvelle pour les pauvres qui rencontraient Jésus (Lc 4,18). Ce mouvement tire une partie de son succès du vide laissé par des théologies qui n’ont rien de spécifique à dire à ceux qui manquent de l’essentiel ou qui sont rejetés par leur société. Nous avons besoin de redécouvrir ce que cela signifie d’inviter à rejoindre une Église sans pauvre (Ac 4,34). Ces deux points nous occuperons dans les deux dernières parties de cet article.

3. Spiritualisation de l’ascension sociale

3.1. Mondialisation du rêve américain

L’influence du rêve américain sur l’évangile de prospérité est si manifeste que l’on pourrait simplement le voir comme un produit dérivé de cet élément fondamental de la culture américaine du XXe siècle.

Il est intéressant de noter dans quelle mesure cela continue d’être le cas, même lorsque ce message s’exporte. Johanneke Kroesbergen-Kamps décrit ainsi comment dans le contexte zambien, beaucoup de jeunes associent le christianisme avec les promesses de développement économiques de la modernité :

En discutant avec les étudiants, j’ai clairement compris qu’ils associaient le christianisme à la « pensée rationnelle » et à la « modernité ». Le christianisme est arrivé en Zambie avec la promesse du développement. Christianisme, commerce et civilisation allaient de pair […]. Dès le départ, le christianisme était donc une option intéressante pour ceux qui souhaitaient abandonner la tradition et devenir instruits, riches et influents20 Johanneke Kroesbergen-Kamps, « Dreams and Nightmares of Modernity. Accusations and Testimonies of Satanism in Zambia », dans In Search of Health and Wealth. The Prosperity Gospel in African. Reformed perspective, Wipf and Stock, Eugene, Oregon, Word and context journal Special edition, 2014, p. 100..

Nanlai Cao, dans un chapitre de Pentecostalism and Prosperity consacré au développement de l’évangile de prospérité en Chine décrit le même genre de symbiose entre capitalisme et évangile de prospérité. Il décrit en particulier comment les chrétiens chinois qui se sont enrichis avec l’ouverture du marché chinois investissent leur richesse dans des bâtiments d’Églises somptueux pour participer à l’avancement de l’Église en Chine. Il fait le lien entre cette folie des grandeurs, l’évangile de prospérité et le capitalisme occidental :

Nourri par des rêves utopistes de succès capitaliste qui sont si répandus dans la société chinoise aujourd’hui, l’évangile de prospérité caractérise et façonne le réveil chrétien chinois d’après Mao que l’on peut faire remonter aux premiers réseaux pentecôtistes indigènes21 Nanlai Cao, « Urban Property as Spiritual Resource: The Prosperity Gospel Phenomenon in Coastal China », dans Pentecostalism and Poverty. The Socio-Economics of the Global Charismatic Movement, Palgrave Macmillan, 2012, p. 167..

L’influence occidentale se voit dans les bâtiments avec de nombreuses inscriptions en anglais, même lorsque la population est majoritairement illettrée. D’après Cao : « Pour beaucoup d’entre eux, les connections occidentales de la foi chrétienne incarnent la modernité et constituent donc naturellement une manière d’afficher leur prestige »22 Ibid., p. 158..

3.2. Ritualisation des désirs d’ascension sociale

L’évangile de prospérité attire-il réellement ceux qui désespèrent de pouvoir s’enrichir par leurs propres moyens et s’en remettent à Dieu pour leur offrir miraculeusement la prospérité tant rêvée ? Deux éléments nous montrent qu’il se joue quelque chose de plus complexe que cela.

D’abord, si c’était le cas, on pourrait s’attendre à voir l’évangile de prospérité principalement parmi les pauvres, dans les régions du monde avec le moins d’opportunités économiques. C’est-à-dire là où seule une intervention divine pourrait apporter l’abondance espérée. Au contraire, le succès de l’évangile de prospérité ne se manifeste ni parmi les plus riches (manquant d’intérêt) ni parmi les plus pauvres (manquant d’opportunités de voir les promesses se réaliser), mais auprès de ceux qui ont un vrai potentiel de s’enrichir grâce à la rencontre de leurs compétences avec des opportunités économiques significatives. Hermen Kroesbergen commente ainsi au sujet de la situation en Afrique : « Les personnes attirées par l’évangile de prospérité ne sont pas les plus pauvres des pauvres, mais surtout les jeunes de la classe moyenne urbaine : ceux qui progressent dans la société ou aspirent à le faire »23 Hermen Kroesbergen, «The Prosperity Gospel. A Way to Reclaim Dignity?», in In Search of Health and Wealth. The Prosperity Gospel in African. Reformed perspective, Eugene, Oregon, Wipf and Stock, 2014, p. 76. Voir aussi Philip W. Barnes (dir.), The Abandoned Gospel, op. cit., p. 24‑25..

Ensuite, si le ferment du succès de l’évangile de prospérité tenait à ses promesses extravagantes d’enrichissement miraculeux, les faits devraient parler d’eux-mêmes. En général, les disciples continuent de devoir se contenter d’une prospérité bien plus modeste que celle de leurs maîtres. Les Églises concernées ne sont pas pleines de personnes incroyablement prospères. Ne devraient-elles pas ouvrir les yeux et constater que les promesses étaient trop belles pour être vraies ?

Pour répondre à ce paradoxe, Kroesbergen propose une lecture plus fine des motivations des disciples de la prospérité dans son article éclairant : « The Prosperity Gospel. A Way to Reclaim Dignity? » Pour cela, il s’appuie sur un argument de Wittgenstein :

L’éminent philosophe Ludwig Wittgenstein […] a critiqué l’idée selon laquelle des pratiques comme les danses de la pluie et les rituels matinaux seraient absurdes, pratiquées par des personnes insensées qui pensent que leurs rituels provoquent la pluie ou le lever du soleil. S’ils le pensaient vraiment, ils feraient des danses de la pluie pendant la saison sèche, plutôt qu’au début de la saison des pluies. […] (1993 : 137). Les adeptes de l’évangile de la prospérité ne vont-ils pas travailler pour gagner leur vie comme tout le monde ? […] Il faut considérer l’évangile de la prospérité non pas comme un ensemble d’affirmations apparemment fausses, mais comme un rituel religieux, un rituel déroutant, qui nécessite d’examiner la manière dont il est intégré dans la vie des gens24 Ibid., p. 78..

Pour celui qui croit à ses chances de goûter au rêve américain, le choix est le suivant : rester dans une Église traditionnelle qui valorise souvent la pauvreté comme source d’humilité et encourage à renoncer à ses rêves, ou au contraire choisir une Église où ne pas faire tous ses efforts pour saisir ce rêve américain est perçu comme le péché par excellence. Autrement dit, il doit choisir entre une Église dont les rites l’encouragent à rester pauvre, ou une Église dont les rites l’encouragent à tout faire pour s’enrichir. Les promesses d’enrichissement miraculeux ne seraient alors que des éléments parmi d’autres dans cette ritualisation du désir de succès économique.

Cette compréhension de l’Église de la prospérité comme une communauté où l’on s’encourage mutuellement à gravir l’échelle sociale plutôt que comme un temple païen dédié à l’enrichissement miraculeux se voit à tous les programmes proposés pour apprendre à construire son succès économique. Sébastien Fath commente ainsi dans un article consacré à trois Églises de la prospérité en région parisienne :

PCC comme Charisma proposent de multiples lieux de formation et d’entraide afin de trouver du travail, des papiers, un logement, activant les solidarités concrètes à l’échelle micro-locale. Ces efforts […] contribuent à crédibiliser le discours d’ascension sociale et de réussite prêché le dimanche25 Sébastien Fath, « La gestion du stigmate, entre local et global : trois megachurches afro-caribéennes à Paris », dans Dieu change en ville. Religion, espace, immigration, L’Harmattan, 2010, p. 133..

3.3. Affirmation de sa valeur dans la société

La quête de l’enrichissement qui occupe tant les disciples de la prospérité est bien plus qu’une histoire d’argent. C’est d’abord une question d’identité et de dignité. Kate Bowler résume ainsi :

À un certain niveau, l’attrait de la théologie de la prospérité est évident. Le mouvement religieux vend des produits : Dieu, la richesse et un corps sain pour en profiter. Mais ce sont […] les sentiments qui conduisent quelqu’un à redresser la tête et bomber le torse qui constituent son accomplissement fondamental26 Kate Bowler, Blessed, op. cit., p. 232..

De manière générale, la réussite (financière ou autre) exerce un grand attrait pour les personnes dont l’estime de soi a été bafouée. L’argent n’est qu’un moyen pour montrer sa valeur à un monde qui ne la reconnaît pas. On peut l’observer dans les Églises de la prospérité dans l’Afrique du Sud postapartheid :

Les entretiens narratifs, qui ont complété les principales enquêtes, ont confirmé cela par rapport à l’exclusion des Noirs sous l’apartheid ; un certain nombre de répondants noirs ont décrit comment leur conversion les a aidés à surmonter un sentiment paralysant d’infériorité raciale27 Amos Yong et Katy Attanasi (dir.), Pentecostalism and prosperity, op. cit., p. 73..

On peut facilement juger avec un certain mépris l’attrait pour des titres comme « bishops » (y compris en France) et pour une certaine appétence pour le « bling-bling » dans les tenues ou la décoration des églises. Cependant, ceux qui n’ont jamais souffert de la pauvreté ou du racisme, ont besoin de tenir compte de leur déficit d’expérience qui rend difficile de bien saisir ce qui se joue dans l’usage de ces signes extérieurs de réussite. À titre d’anecdote, j’ai un jour rencontré dans le cadre d’une rencontre de pasteurs un migrant syrien vêtu d’un costume bleu très « tape à l’œil ». Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver sa tenue décalée par rapport à sa situation de pauvreté qu’il nous décrivait. J’ai cependant dû reconnaître avoir eu un jugement hâtif lorsqu’il nous a expliqué ce qu’avait représenté pour lui d’être regardé pendant plusieurs mois dans les rues de Paris comme moins qu’un être humain. Pour lui, après avoir été déshumanisé par sa situation, son costume était un moyen de dire à tous sa dignité humaine.

Alors que les disciples de la prospérité sont souvent considérés avec une certaine condescendance comme des victimes impuissantes de gourous manipulateurs, leur expérience est souvent bien différente. Nous ne nions pas l’existence de gourous manipulateurs, mais du point de vue du croyant, il s’agit avant tout de trouver un cadre où sa dignité humaine est célébrée, plutôt que remise en question. Il s’agit de se libérer des mentalités héritées du passé et des discriminations du présent pour se construire une identité victorieuse :

Ainsi, le second levier de cette théologie semble être de produire en chaque croyant du positif, du valorisant. Ensuite, cette théologie remet en cause ce que nous qualifions de legs négatifs de l’histoire (au sens de legacy), notamment les discours, les images, les représentations et stéréotypes engendrés par plusieurs siècles d’esclavage et de colonisation28 Pamela Millet-Mouity, « Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures », op. cit., p. 270..

Il s’agit de passer d’une mentalité d’esclave à une mentalité de champion afin d’en devenir un. Il s’agit de montrer qu’on en est devenu un de manière ostentatoire pour que le monde reconnaisse ce changement. Millet-Mouity relève ainsi les messages suivants sur les différents sites internet des Églises du réseau ICC (Impact Centre Chrétien) :

« ICC est une église où l’amour de Dieu transforme des gens ordinaires en champions », « ICC est un centre d’impact, de puissance économique et financière, d’édification et d’épanouissement » ou « ICC est un centre d’excellence où la poursuite continue de l’excellence est une mentalité et un mode de vie »29 Ibid., p. 261. Sébastien Fath dans « La gestion du stigmate, entre local et global : trois megachurches afro-caribéennes à Paris », page 127, note la même emphase sur l’identité de champion à Paris Centre Chrétien et Charisma..

Dans son article Évangélisation et immigration30 Bernard Coyault, « Évangélisation et immigration », Colloque Églises et immigration, mars 2006., Bernard Coyault cite dans ce sens un prédicateur angolais de passage en France dont les proclamations cherchent à valoriser son auditoire qui manque précisément de cette reconnaissance le reste de la semaine :

« Tu as droit à la bénédiction, la prospérité… Dieu veut établir entre toi et lui une alliance de succès… Tu es appelé à être un homme utile. Important dans la ville, différent des autres… Tu es utile, Tu es utile ! »31 Ibid., p. 3..

Un attrait fondamental de l’évangile de prospérité est donc de ne plus être victime des circonstances, de ne plus se laisser regarder de haut, mais de s’élever pour devenir maître de son destin, fier de son identité de fils et fille du Roi de l’univers.

4. Proposer une alternative

Critiquer une théologie sans comprendre ce qu’elle représente dans la vie de ceux qui y croient, c’est manquer d’empathie. À l’inverse, se contenter d’une analyse sociologique, c’est manquer de fidélité aux Écritures. La question ne peut pas seulement être : « Qu’est-ce que cela apporte à ceux qui y croient ? », mais cela doit aussi être : « Est-ce que c’est vrai ? », « Est-ce que c’est conforme à la volonté de Dieu révélée dans la Bible ? ».

Quelle réponse théologique doit-on donc apporter à cet enseignement si populaire ? Comme mentionné plus haut, la réaction évangélique consiste souvent à dresser la liste des erreurs théologiques de l’évangile de prospérité. Cette approche n’est pas inutile, mais elle est insuffisante. En effet, ce mouvement en constante évolution ne repose pas sur un ensemble de doctrines claires, mais il se laisse conduire par les aspirations de son public. Avec l’évangile de prospérité, le « client » est vraiment roi. Réfuter ses affirmations revient en fait à viser une cible mouvante avec des contours partiellement effacés. Ceci est d’autant plus le cas avec les évolutions historiques décrites plus haut. Lorsque Hagin vous promettait un retour au centuple de chaque graine de foi que vous donniez, il était facile de démontrer la contradiction avec la Bible. Mais lorsque T.D. Jakes veut vous aider à entretenir de bonnes relations, une carrière prospère, un corps en bonne santé et à vous libérer de vos dettes, c’est plus difficile de savoir par où commencer. N’est-ce pas ce que l’on souhaite à tous les membres de nos Églises ? C’est pourquoi il semble insuffisant de se contenter de critiquer l’interprétation de quelques textes bibliques instrumentalisés par les prédicateurs de la prospérité. Ce qui est enseigné, c’est d’abord une vision du monde globale fondée sur des principes spirituels en constante évolution, vaguement liés à la Bible.

Si nous voulons apporter une réponse pertinente nous devons proposer une alternative à cette vision du monde. Tout au long de l’histoire de l’Église, la théologie a été écrite en réponse à des hérésies. Il devrait en être de même aujourd’hui. L’évangile de prospérité est l’occasion pour l’Église de « développer, clarifier et articuler une théologie de la prospérité pour l’Église »32 Lewis Brogdon, The new Pentecostal message?, op. cit., p. 70.. Ce qu’il manque aujourd’hui, ce sont des réponses clairement articulées aux questions : Qu’est-ce qu’une vie prospère ? Quelle est l’abondance que Jésus promet à ses brebis ? À quoi devons-nous aspirer ? Qu’est-ce que les pauvres peuvent attendre matériellement de Dieu quand ils se confient en lui ? Plutôt que se gargariser de ne pas être de ceux qui sont esclaves de leurs désirs, la question de la prospérité devrait plutôt être l’occasion de chercher à éclairer le chemin des pauvres en clarifiant ce qui dans l’Évangile de Christ est réellement une bonne nouvelle pour eux.

Pour donner une idée de ce à quoi cela pourrait ressembler nous proposons des pistes de réflexions qui pourraient structurer une telle alternative33 Nous nous concentrons dans cette liste sur ce qui concerne les richesses matérielles. La question de la santé mériterait (entre autres) d’être ajoutée à la liste..

4.1. Quel succès ?

L’idée que l’achat d’une Rolex avant 50 ans puisse être un indicateur fiable de la réussite de sa vie est évidemment en contradiction avec les enseignements de Jésus. Mais sommes-nous capables de clarifier à quoi cela ressemble de réussir sa vie ?

Quand Paul considère ses accomplissements passés comme une perte (Ph 3,8), et porte fièrement de faire partie des « ordures du monde » (1 Co 4,13), il n’y voit pas une contradiction avec le fait de faire partie des champions qui se battent pour remporter la course (2 Tm 4,7-8). Il lutte pour faire partie de cette foule de témoins (He 12,1) dont la vie mérite d’être imitée (1 Co 11,1). Savons-nous articuler pour ceux qui sont vus par la société comme des perdants à quoi cela ressemble d’être des vainqueurs à qui l’Agneau donnera de siéger avec lui sur son trône (Ap 3,21) ? Nous avons besoin d’apprendre à célébrer des modèles de vies réussies – des « héros de la foi » – sur des critères autres que financiers34 Nicolas Fouquet, Ils ont aimé leur prochain, Marpent, BLF Éditions, 2018..

4.2. Quel salut ?

L’évangile de prospérité est souvent critiqué à juste titre pour son eschatologie « surréalisée ». La Nouvelle Jérusalem ressemble bien à ce que les prédicateurs de la prospérité promettent pour ce monde. Ainsi, en un sens, le problème n’est pas ce qui est promis, mais de promettre de ce côté de l’éternité ce que Dieu promet pour le dernier chapitre de l’histoire.

Ceci étant dit, nous devons prendre garde à ne pas dépeindre une eschatologie « sous-réalisée ». Certaines présentations du salut n’incluent guère plus qu’une déclaration juridique d’acquittement, réservant l’essentiel de ses bienfaits à la vie après le jugement final. Dans les évangiles, Jésus offre un salut qui ne vient pas seulement répondre à des sentiments de culpabilité. Pour ceux qui manquent de tout, y compris de reconnaissance de leur dignité, Jésus leur apporte une Bonne Nouvelle très concrète qui s’inscrit dans le présent.

Dans les évangiles, ceux qui rencontraient Jésus s’attendaient, à juste titre, à plus que le seul pardon de leurs péchés. Les guérisons ou des miracles comme la transformation de l’eau en vin à Cana (Jn 2,1-12) et la multiplication des aliments (Mt 14,13-21 ; 15,32-39) étaient des signes manifestes de l’inauguration du Royaume. Certes, personne ne s’enrichissait grâce à ces miracles, mais le salut offert par Jésus était quelque chose que les plus démunis se réjouissaient de pouvoir « goûter » dans cette vie.

Notre compréhension du salut est-elle suffisamment concrète pour pouvoir dire : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon. Heureux celui qui trouve refuge en lui ! » (Ps 34,9) ? Lorsque nous observons le salut se répandre à Jérusalem, dans la Judée, la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre dans le livre des Actes, nous voyons à quoi cela ressemble d’appartenir au peuple de celui qui a remporté la victoire décisive sur « l’homme fort » (Mt 12,22-30). C’est une réalité qui ne s’arrête pas à la frontière du livre des Actes. Nous pouvons célébrer l’action manifeste de Dieu dans la vie des personnes qu’il sauve encore aujourd’hui35 Craig S. Keener, Miracles: The Credibility of the New Testament Accounts, 2 volumes, Grand Rapids, Baker Academic, 2011..

4.3. Quelle richesse ?

« Certaines personnes sont tellement pauvres que tout ce qu’elles ont c’est de l’argent. » Cette citation parfois attribuée à Bob Marley met le doigt sur une faiblesse profonde de l’évangile de prospérité : celle de croire que la solution se trouvera dans l’abondance matérielle. Les mises en garde contre le danger que représente l’accumulation des richesses sont très nombreuses (par ex. Lc 12,13-34 ; 18,24-25 ; 1 Tm 6,9-10). Comme le dit John Piper dans Prosperity? au sujet de la parabole du semeur (Lc 8,14) :

Les prédicateurs de la prospérité devraient avertir leurs auditeurs qu’il existe une forme de prospérité financière qui peut les étouffer. Pourquoi encourager les gens à rechercher précisément ce qui, selon Jésus, peut les rendre stériles36 Ken Mbugua, Michael Maura, John Piper et Wayne Grudem, Prosperity? Seeking the True Gospel, TGC, 2014, p. 111. ?

Ces mises en garde doivent être intégrées dans une compréhension biblique de la prospérité, en évitant trois écueils. 1) L’alternative à l’accumulation des richesses n’est pas la pauvreté mais le contentement avec le nécessaire (par ex. Pr 30,8-9 ; 2 Co 8,13-15). 2) Jésus promet quelque chose de bien plus précieux que les richesses matérielles (Mt 13,44 ; Lc 12,32-34 ; Ap 3,17-19). 3) Les mises en garde contre l’accumulation des richesses n’excluent pas que Dieu manifeste sa faveur par des bénédictions matérielles (2 Co 9,6-11). La sagesse à ce sujet est à chercher entre : « Leur richesse est la couronne des sages » (Pr 14,24a) et « Ne te fatigue pas pour acquérir la richesse, cesse d’y penser » (Pr 23,4).

4.4. Quelle foi ?

Qui est celui qui a le plus de foi : celui qui prie pour une boulangerie, dans l’espoir de ne plus jamais manquer de pain, ou celui qui prie chaque jour pour que Dieu pourvoit à son pain quotidien ? Dans les débats au sujet de l’évangile de prospérité, l’opposition ne devrait pas être entre le camp de ceux qui se présentent comme des champions de la foi, sous prétexte qu’ils demandent des choses toujours plus extravagantes à Dieu et ceux qui se contentent d’une foi générique dans leur salut, sans attendre la moindre intervention de Dieu dans leur vie. Dans cette bataille, il n’y a que des perdants.

L’opposition devrait être entre ceux qui errent en faisant de la foi un pouvoir pour façonner la réalité selon leurs désirs, et ceux pour qui la foi est synonyme de confiance dans la provision de Dieu. Hébreux 13,5-6 résume bien cette opposition où la vraie foi ne se trouve pas chez celui qui aime l’argent, mais chez celui qui fait tellement confiance à Dieu qu’il peut se contenter de ce qu’il a, sachant que Dieu est celui qui n’abandonne jamais celui qui se confie en lui :

Que l’amour de l’argent n’inspire pas votre conduite ;

contentez-vous de ce que vous avez,

car le Seigneur lui-même a dit :

Non, je ne te lâcherai pas, je ne t’abandonnerai pas !

Si bien qu’en toute assurance nous pouvons dire :

Le Seigneur est mon secours,

je ne craindrai rien ;

que peut me faire un homme ? (He 13,5-6)

5. Conclusion : incarner une alternative

Il est facile et tentant de pointer du doigt le mouvement de l’évangile de prospérité, critiquant son amour de l’argent et son style de vie opulent. Mais que disent ces critiques de notre propre style de vie ? Comme le souligne à juste titre Allen Duty :

Si nous argumentons de manière convaincante contre l’évangile de prospérité à partir des Écritures, mais que nous vivons ensuite pour acquérir et accumuler de l’argent et des biens, nous défaisons avec notre vie tout ce que nous avons pu accomplir avec nos lèvres37 Collective, Prosperity Gospel, 9Marks Journal, 2014, p. 46..

Ce dont ont besoin les personnes qui cherchent dans l’évangile de prospérité un moyen pour affirmer leur dignité et pour s’autoriser à rêver, c’est d’abord d’une attention pleine d’empathie. C’est ensuite d’une théologie alternative, fidèle aux Écritures et qui tienne compte de leur réalité. Mais au bout du compte, ce dont elles ont besoin, ce sont des Églises dans lesquelles l’Évangile est réellement une bonne nouvelle pour les pauvres, plutôt que des clubs pour les classes moyennes où l’on attend de la prospérité économique ambiante qu’elle réponde aux besoins matériels, laissant à la foi chrétienne le rôle de répondre aux besoins spirituels. Ce dont elles ont besoin, ce sont des Églises où l’on peut voir à quoi cela ressemble d’avoir reçu la vie et de l’avoir reçu en abondance

Notes

  • 1
     Pamela Millet-Mouity, « Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures », Nouvelles perspectives en sciences sociales, 2022, vol. 18, p. 238. ↩︎
  • 2
     Kate Bowler, Blessed. A History of the American Prosperity Gospel, 2018. ↩︎
  • 3
     Cité par Marius Nel, The Prosperity Gospel in Africa. An African Pentecostal Hermeneutical Consideration, Eugene, Oregon, Wipf and Stock, 2020, p. 32. ↩︎
  • 4
     Philip W. Barnes (dir.), The Abandoned Gospel. Confronting Neo-Pentecostalism and the Prosperity Gospel in Sub-Saharan Africa, AB316, 2021, pp. 34‑35. ↩︎
  • 5
     Pour plus d’informations au sujet de ce débat : Lewis Brogdon, The New Pentecostal Message? An Introduction to the Prosperity Movement, Eugene, Oregon, Cascade Books, 2015 ; Kate Bowler, Blessed, op. cit. ; Marius Nel, The Prosperity Gospel in Africa, op. cit. ↩︎
  • 6
     T.D. Jakes, Reposition Yourself. Living Life Without Limits., New York, Simon & Schuster Ltd International, 2007, pp. 7‑8. ↩︎
  • 7
     Ibid., p. 115. ↩︎
  • 8
     Ibid., p. 4. ↩︎
  • 9
     Joel Osteen, Your Best Life Now. 7 Steps to Living at Your Full Potential, Anniversary, Updated édition, New York, FaithWords, 2014, p. 229. ↩︎
  • 10
     Amos Yong et Katy Attanasi (dir.), Pentecostalism and prosperity. The socio-economics of the global charismatic movement, New York, Palgrave Macmillan, Christianities of the world, 2012, p. 23. ↩︎
  • 11
     Ibid., p. 24. ↩︎
  • 12
     Marius Nel, The Prosperity Gospel in Africa, op. cit., p. 3. ↩︎
  • 13
     Hermen Kroesbergen (dir.), In Search of Health and Wealth. The Prosperity Gospel in African. Reformed perspective, Wipf and Stock, Eugene, Oregon, Word and context journal Special edition, 2014, p. 29. ↩︎
  • 14
     Pamela Millet-Mouity, « Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures », op. cit. ↩︎
  • 15
     Ibid., pp. 258‑259. ↩︎
  • 16
     Ibid., p. 254. ↩︎
  • 17
     Ibid. ↩︎
  • 18
     Ibid., p. 251. ↩︎
  • 19
     Ibid. ↩︎
  • 20
     Johanneke Kroesbergen-Kamps, « Dreams and Nightmares of Modernity. Accusations and Testimonies of Satanism in Zambia », dans In Search of Health and Wealth. The Prosperity Gospel in African. Reformed perspective, Wipf and Stock, Eugene, Oregon, Word and context journal Special edition, 2014, p. 100. ↩︎
  • 21
     Nanlai Cao, « Urban Property as Spiritual Resource: The Prosperity Gospel Phenomenon in Coastal China », dans Pentecostalism and Poverty. The Socio-Economics of the Global Charismatic Movement, Palgrave Macmillan, 2012, p. 167. ↩︎
  • 22
     Ibid., p. 158. ↩︎
  • 23
     Hermen Kroesbergen, «The Prosperity Gospel. A Way to Reclaim Dignity?», in In Search of Health and Wealth. The Prosperity Gospel in African. Reformed perspective, Eugene, Oregon, Wipf and Stock, 2014, p. 76. Voir aussi Philip W. Barnes (dir.), The Abandoned Gospel, op. cit., p. 24‑25. ↩︎
  • 24
     Ibid., p. 78. ↩︎
  • 25
     Sébastien Fath, « La gestion du stigmate, entre local et global : trois megachurches afro-caribéennes à Paris », dans Dieu change en ville. Religion, espace, immigration, L’Harmattan, 2010, p. 133. ↩︎
  • 26
     Kate Bowler, Blessed, op. cit., p. 232. ↩︎
  • 27
     Amos Yong et Katy Attanasi (dir.), Pentecostalism and prosperity, op. cit., p. 73. ↩︎
  • 28
     Pamela Millet-Mouity, « Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures », op. cit., p. 270. ↩︎
  • 29
     Ibid., p. 261. Sébastien Fath dans « La gestion du stigmate, entre local et global : trois megachurches afro-caribéennes à Paris », page 127, note la même emphase sur l’identité de champion à Paris Centre Chrétien et Charisma. ↩︎
  • 30
     Bernard Coyault, « Évangélisation et immigration », Colloque Églises et immigration, mars 2006. ↩︎
  • 31
     Ibid., p. 3. ↩︎
  • 32
     Lewis Brogdon, The new Pentecostal message?, op. cit., p. 70. ↩︎
  • 33
     Nous nous concentrons dans cette liste sur ce qui concerne les richesses matérielles. La question de la santé mériterait (entre autres) d’être ajoutée à la liste. ↩︎
  • 34
     Nicolas Fouquet, Ils ont aimé leur prochain, Marpent, BLF Éditions, 2018. ↩︎
  • 35
     Craig S. Keener, Miracles: The Credibility of the New Testament Accounts, 2 volumes, Grand Rapids, Baker Academic, 2011. ↩︎
  • 36
     Ken Mbugua, Michael Maura, John Piper et Wayne Grudem, Prosperity? Seeking the True Gospel, TGC, 2014, p. 111. ↩︎
  • 37
     Collective, Prosperity Gospel, 9Marks Journal, 2014, p. 46. ↩︎

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